Dictionnaire des mots manquants - 2e Edition

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DICTIONNAIRE DES
MOTS MANQUANTS
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Thi erry Marc hai sse
221 rue Di de rot , 94 300 Vin ce nn es
www. edition s-m arc hai sse.fr
Diffu sion -
Di stribution : Harmoni a Mundi

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DICTIONNAIRE DES
MOTS MANQUANTS
DIRIGÉ PAR
BELINDA CANNONE & CHRISTIAN DOUMET
ÉLISABETH BARILLÉ • PIERRE BERGOUNIOUX • STÉPHANE BOUQUET
BELINDA CANNONE • PIERRE CLEITMAN • PASCAL COMMÈRE
FRANÇOIS DEBLUË • MICHEL DEGUY •JEAN-MICHEL DELACOMPTÉE
GÉRARD CESSONS •JEAN-PHILIPPE DOMECQ • MAX DORRA
CHRISTIAN DOUMET •ANNE DUFOURMANTELLE • RENAUD EGO
DENIS GROZDANOVITCH • JACQUES JOUET • PIERRE JOURDE
CÉCILE LADJALI • PIERRE LAFARGUE • FRANK LANOT •ALAIN LEYGONIE
DIANE DE MARGERIE • JEAN-PIERRE MARTIN • ISABELLE MINIÈRE
DOMINIQUE NOGUEZ • GILLES ORTLIEB • VÉRONIQUE OVALDÉ
AL EXIS PELLETIER • PIA PETERSEN • DIDIER POURQUERY
PHILIPPE RA YMOND-THIMONGA • HENRI RAYNAL• PHILIPPE RENON ÇAY
JEAN ROUAUD •JAMES SACRÉ • MARLÈNE SOREDA • MORGAN SPORTES
BRINA SVIT • FRANÇOIS TAILLANDIER• CLAIRE TENCIN
GÉRARD TITUS-CARMEL • PATRICK TUDORET
JULIE WOLKENSTEIN
1
éditions
THIERRY MARCHAISSE

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PRÉFACE
Toutes les langues ont leurs lacunes. Ce dictionnaire littéraire
explore le
manque au cœur de l'expression verbale et présente
quelques moyens
d'y remédier.
Conforme en cela à la loi du vivant, le tissu des mots répare lui­
même ses propres déchirures . Il dispose, là
où l'idiome fait défaut,
les substituts qui rendent le manque imperceptible . Mieux : qui le
magnifient et l'enchantent en rendant la couleur, le ton, le point
de vue exacts qu'exige le sens. Villiers de l'Isle-Adam, orfèvre en
la matière, nous livre la raison de ce pouvoir : « Étant donnés la
couleur
et le ton d'un sujet dans l'esprit, n' importe quel vocable
peut toujours s'y adapter en un sens quelconque, dans l'éternel
à peu pr è s de l'existence et des conversations humaines. - Il est
tant de mots vagues, suggestifs, d'une élasticité intellectuelle si
étrange! et dont le charme et la profondeur dépendent, simple­
ment, de
ce à quoi ils répondent! 1 » C'est, selon lui, l'élasticité des
mots qui leur
donne cette aptitude aux réparations. C'e st l' éten­
due vague de leur champ sémantique
qui les rend capables de
couvrir
tant de jachères. Villiers applique au phénomène le nom
de suggestion, au moment même où Mallarmé donne à ce terme
toute sa force
en poésie : « Nommer un objet, c'est supprimer les
1 Vi lliers de l'I sle- Ad a m , L'Ève jùture, in Œuvres com plètes, vo l. l, Bibl. de la Pl éia d e,
Gallim ard , Pari s, 19 86 , p. 91 3.
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trois quarts de la jouissance du poème qui est faite de deviner peu
à peu : le suggérer, voilà le rêve 1
• »
Les auteurs qu'on va lire furent tous invités à proposer et à
décrire
une zone de sens qui n'est couverte par aucun mot de
la langue française
et exige donc un recours à l'art de suggérer.
Prosateurs ou poètes, ils ont prouvé, en répondant à l'invitation,
que l'élasticité n'était étrangère à aucune sorte d'écriture,
si grand
soit notre souci de précision.
En vérité, quiconque traite avec les
mots rencontre leur foncière évanescence .
Non pas qu'une idée
ciselée préexiste à l'entreprise d'écrire : l'idée, la chose-à-dire ne
prennent sans doute forme qu'au terme d'une longue suite d'éli­
minations
où les contours ne se dessinent que très progressive­
ment . Tel est le travail de l' écrivain, par là comparable à celui
du sculpteur. Telle est aussi sa raison d'être .: ce qui se donnait
d'abord sous les espèces négatives de la lacune, de la défaillance
et
du manque apparaît peu à peu comme l'espace à combler entre
la langue
et telle région du réel ou de la pensée, qu'on se propose
d'atteindre.
Or cette région, la langue est seule en mesure de la
délimiter exactement.
On a choisi de s' en tenir au français, afin d'éviter les pro­
blèmes directement liés à l'exercice de la traduction : le sentiment
du mot manquant suscité par la référence à une autre langue ne
concerne que la compétence relative des idiomes,
non leur essen­
tielle incomplétude.
Or ce dictionnaire, partant de l'expérience
la plus
commune -celle des mots qui nous manquent -, incline
bel et bien à réfléchir sur l'essence
même de l'écriture en posant
les deux questions inhérentes à
tout manque : d'où vient-il, et
comment peut-il être réparé? À lire les expériences qui inspirent
1 Mall arm é,« Sur l' év olution littéra ire», ré pon se à l'enqu ête de Jul es Huret , in Œ u vres
co m plètes, vol. 2, Bibl. de la Pl éiad e, Gallimard, Paris, 2003, p. 700 .
6 1 BE LINDA CAN NO NE ET C HRIS TIAN OOUM E T

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une telle réflexion, on comprend vite que deux cas opposés se
présentent aux auteurs : des situations tellement singulières ou
confuses ou complexes qu'elles ne trouvent pas d'expression; et
d'autres, au contraire, si simples et si massives qu 'aucun terme ne
parvient à les nommer. La langue semble alors avoir,
pour ainsi
dire,
répondu par l'absence, comme si un interdit s'opposait à la
nomination.
Deux cas extrêmes du balbutiement, donc. Pascal
Quignard, parlant d'une période exceptionnellement indicible de
son existence,
note qu'il y percevait « des choses qui n'avaient pas
de nom.
Tout ce qui était étranger au langage, tout ce qui était
rude, brut, indivisible, tenace, solide, imperceptible
1 ».
Le tenace et l'imperceptible; l'étrange et l'indivisible : voilà ce
qu'ont accepté d'affronter les écrivains sollicités. Chacun tente de
répondre à sa façon : de
nommer ce qui ne peut l'être, et d'inter­
roger cette impossibilité . Reflets
et en même temps dépassement
de
ces tâtonnements, les entrées se présentent sous la forme d'une
triangulation méthodique du vide : le champ du mot manquant
y est délimité par trois termes proches. La diversité des réponses,
jamais réduites à
un simple néologisme, révèle des manières très
diverses d'écouter la langue, de négocier avec elle, de la flatter,
de la
duper; des renoncements aussi, voire des découragements.
Toute
une affectivité, en somme, bonheurs et malheurs d' expres­
sion, qui colorent notre lien aux mots, c'est-à-dire
au monde.
On le devine aisément, nul souci, nulle possibilité même d'ex­
haustivité : aucun dictionnaire, comporterait-il des milliers de
pages, ne saurait couvrir la totalité des lacunes lexicales.
À peine
peut-il, à
un moment donné, pour un ensemble d'écrivains
donné, esquisser une cartographie
du manque .
1 Pasc al Quignard , Vie secrète , Gallimard , Paris, 1998, p. 7 1.
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Celle que dresse cet ouvrage correspond à un certain état de
la langue.
Les quarante-quatre auteurs qui y ont contribué, en
acceptant d'évoquer, sous des formes diverses, les limites de leur
pratique , dessinent ainsi un certain pa ysage de la littérature fran-
. . ça1se contemporaine.
8 1 BE LIN DA CAN NO NE ET C H RIST IAN OO UM ET

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DE L'USAGE DE CE DICTIONNAIRE
Chaque entrée du dictionnaire est constituée par un triangle
lexical
qui définit approximativement l'aire dans laquelle se situe
un mot manquant . Par exemple, il existe un terme qui désigne
l'enfant ayant
perdu ses parents : orphelin. Mais le parent ayant
perdu son enfant?
Ça ne se dit pas .
À la pointe supérieure de chaque triangulation figure le mot­
dé, qui domine les autres en ce qu 'il suscite et oriente avec le
plus d'insist ance le sentiment du mot manqu ant . Les deux autres
terme s
qui l'accompagnent permettent de délimiter plus finement
le champ sémantique
en question. Dans notre exemple, à savoir
l'entrée Deuil -
Parent -Enfant, le mot choi si pour indexer
alphabétiquement le
mot manquant en question est donc Deuil.
À la fin du dictionnaire , un premier index répertorie l'ensemble
des triangulations
par mots-dés (« Index des entrées »). On s'y
référer a
pour repérer les zones blanches de la langue.
Un deuxième index réunit l'ensemble des mots, non sans indi­
quer,
en gras, les mots-dés ( « Inde x des termes »). On pourra en
user ici comme on fait d'un dictionnaire analogique, en se lais­
sant dériver librement
d'un mot à l'autre , d' un triangle à l'autre,
vers des suggestions auxquelles le
travail de l'écriture ou simple­
ment la rêverie peuvent trouver leur compte.
On trouvera également en toute fin une brève biobibliographie
de chacun des contributeurs.
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ADAM
SUBSTANCE
ESPRIT
Longtemps, je me suis figuré que le lexique était semblable à
une voilette de tulle très finement brodée
que je portais devant
les yeux. Regarder (penser?), c'était voir le
monde à travers cette
résille de motifs,
dont la luxuriance et la complexité ne cessaient
de croître à mesure que
mon vocabulaire s'étendait, et où toute
chose finissait par s'ajuster
à la forme exacte de l'un de ses des­
sins.
Nommer , c'était ainsi identifier ce qui, en l'absence de nom
lui correspondant, était sans identité et restait même, parfois,
inaperçu.
Ce n 'était pas connaître réellement mais se donner la
possibilité de reconnaître; ni davantage voir, mais
plutôt authen­
tifier, distinguer, classer et même
prévo i r, en protégeant le regard
des assauts
d'une réalité toujours trop profuse. Le voile de tulle
aux motifs brodés qui tamisait l'éclat
du monde était aussi une
grille, certes de lecture et de pensée, mais tout de même , c'était
une grille, il était
bon de ne pas l'oublier!
Il y a une joie enfantine
à découvrir le nom juste des choses.
D'où ce petit plaisir que me procurent encore les dessins tech­
niques agrémentés de légendes, comme ceux
qui illustrent les
Guides Verts,
par exemple, où j'apprends -dans cette église
romane que j'ai été si inspiré de
vi siter en hiver, tant on y gèle -
que les colonne s sont
en fait bien plus que des colonnes; ou
plutôt qu 'elles se composent d'une base, d'un fût et d' un cha­
piteau
dont le sommet est lui-même un ta illoir (appelé encore
« abaque »), et sur lequel prennent appui les voûtes qu'il est
REN AU D EGO 1 1 1

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plus exact de nommer « nervures » ou encore « arcs-doubleaux »
quand leur arête est renforcée par un contrefort saillant.
On se sent aussitôt satisfait d'avoir enrichi la broderie de sa voi­
lette lexicale, plus distingué
et mieux assuré de connaître de telles
distinctions , car ce qui apparaît là comme
un pouvoir plus grand
de discernement porte avec lui l'illusion rassurante de la maî­
trise
et même de la possession . Dans la Genèse, cette parabole
des pouvoirs créateurs
du langage, on voit Adam jouir de l' ascen­
dant qu'il prend sur les animaux en exerçant le droit divin qui lui
a été
donné de les nommer. Avant lui, Elohim avait décomposé
le Verbe en autant de noms que son incandescente Lumière allait
avoir de parties
pour composer le monde, et ce furent le jour et
la nuit, la terre et le ciel , les mers et les continents, etc. À l'image
de ce récit, le sentiment que des mots
manquent porte avec lui
l'idée inquiète
d'une langue dont la voilette ne serait jamais assez
finement tissée, qui aurait même ici et là des trous béants par

verserait l'aveuglante lumière. On devrait alors discuter la valeur
des langues à l'étendue comme à la précision de leurs lexiques,
et
dans cette perspective il faudrait im aginer Adam se lancer dans
la description exhaustive des animaux
et parcourir la silhouette
du cheval dans le détail de chacun de ses propres noms, énumé­
rant les sabots, les boulets, les paturons, les jarrets, la croupe,
di s­
tinguant
les naseaux, le chanfrein et les ganaches puissantes, au
risque de ne plus recevoir l'éclat, extraordinairement sauvage,
du regard qui, de loin, fait rayonner cette admirable tête dans le
chant intégral de sa vitalité animale . Au lieu de quoi,
on le sait,
Adam déchire le voile pour recevoir l'éblouissement innommable
du monde. Cet éblouissement, c'est Ève .
Ici le verbe
se tait pour se réfléchir dans la chair des amants,
au cours de cette mêlée pleine de sens, où le jeu de tous les
s
en s déborde le verbe. En touchant ce bord de la pensée, au­
delà duquel le langage était sans secours,
tant une confusion
plus lumineuse s'y
donnait libre cours, les amants vont accé-
12 1 R EN A UD EGO

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der à la conscience d'eux-mêmes et leurs yeux se dessiller. Leur
nudité nouvelle est l'immensité qu'ils découvrent en eux et
dont
le monde, autour d'eux, aussitôt se creuse. Dans cette retrempe
charnelle, le langage s'est incarné, l'illusion
d'un ajustement des
mots et des choses s'est diluée
et c'est heureux, car de toutes ses
fibres si finement tissées
de sensations et de perceptions, le corps­
esprit maintenant
prend la parole. Désormais, nous sommes le
fleuve et nous sommes le nageur
jetant dans ses eaux vives le filet
ravaudé
del' antique voilette.
L'habituel fretin des choses connues
et reconnues se prend à
ses mailles, mais seules éblouissent les grandes déchirures qu'y
laissent sur leur passage nos propres baleines blanches. Ces vastes
trous dans le langage, ce
sont les signifiants flottants ou, si l'on
veut, les « grands mots », l'amour, la liberté, l'utopie, le poème -
que chacun choisisse
les siens. On se désole de ne pas en cerner
la substance,
comme si les substantifs avaient vocation d'être
de solides clôtures barbelées,
où les tourments que leur signifi­
cation fuyante nous inflige demeureraient enfermés. Avec eux
pourtant, mais aussi avec
les mots les plus humbles, notre pensée
fait
l'amour au monde ; à bras-le-corps elle prend leur être spiri­
tuel que désigne en vrai l'idée
de substance et le livre au jeu des
bouches qui
le chargent de leur souffle, afin que ne se fige pas
son esprit
en une matière telle qu'aucun air, aucun courant et,
avec eux, aucun
« sens » possible, non encore ébruité, n'y circule­
rait jamais plus. Ces béances dans le langage disent la vie inexpri­
mable
et sa nuit majuscule. Elles nous disent aussi qu'aucun filet,
aussi solides
ou serrées que soient ses mailles, ne retiendra jamais
l'eau
du fleuve , et c'est pourquoi nous y nageons librement .
RE NAU D EGO 1 13

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ALLIANCE
PERCEPTION
Je me suis laissé dire, et n'ai jamais voulu vérifier, qu'il y avait
une langue, quelque
part dans le monde, où tout verbe qui for­
mulait une opération de l'esprit
en formulait en même temps
la sensation.
Où toute réflexion était véhiculée par son verbe de
perception, et toute perception
par son verbe réfléchi. Où il n'y
avait
par conséquent plus d'abstraction abstraite, ni de perception
pas
ou mal perçue ; plus de concept sans concret ni de concret
sans dessein.
Pas d'idée d' un côté et de plaisir de l'autre, le plai­
sir étant simultanément réfléchi
par son verbe, qui ainsi décuplait
le plaisir.
Une langue, donc, où l'on pensait par plaisir et ne pen­
sait jamais que
le plaisir était inférieur. Où le superficiel et le fri­
vole étaient reconnus
pour tout ce qu'il y a d'essentiel et profond
en conséquence, riche de conséquences à l'infini, jusqu'à l'in­
fini.
Une langue où l'on en avait fini avec cette fable cérébrale
du désir comme tonneau des Danaïdes, puisque le désir sitôt for­
mulé serait pensé,
or désir qui sait, c'est plaisir sûr. Je n'ai pas
voulu vérifier, j'ai voulu préserver cette hypothèse
d'une langue
qui confirme que toute pensée ne vit que sentie
et que toute sen­
sation s'amplifie d'être pensée;
d'une langue où la philosophie ne
laisserait d'autres traces
sur la joue que celles d'oreillers ; d'une
langue où les verbes seraient si sensibles, donc si métaphysiques ...
sensuels autant qu' arides ... soupirs jusqu'à l'éther.
14 1 JEAN-PHILIPPE OOM ECQ

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AMOUR
AUJOURD'HUI
La société contemporaine souffre de tares assez nombreuses
pour qu'on se félicite des avantages qu'elle offre. Parmi ceux­
ci, la tolérance envers les multiples facettes des liens affectifs. Il
en va désormais de
l'amour comme de la neige : une palette de
nuances qui, récemment encore, n'existaient pas,
tout comme les
Eskimos
nomment des variétés de blancheur où l' œil occidental
n '
en discerne qu 'une poignée, blanc, gris pâle, gris foncé , noir.
Il faut compléter
le s nominations pour préciser les teintes. De
même en amour : le sentiment a évolué, le regard soci al égale­
ment , et les formes de liens, y compris institutionnels. Ainsi du
Pacs, nouve au venu passé dans les mœurs. Tout comme les moda­
lités
du divorce, allégées à coups de rabot, ou , tsunami a nthropo­
logique, le mariage pour tous. De même pour le statut des trans,
des asexuel s, bientôt sans
doute de s hermaphrodites. La moder­
nité, machine intensément créative, ouvre,
à un rythme soutenu
et à la machette, de nouvelles voies dans la forêt des sentiments
tendres. Dès lors
qu'on s'unit de mille façons à rebour s des pratiques
anciennes, bals
au village, voisinages , cousinages, tactiques matri­
moniales, agencements divers des structures
de parenté, dès lors
que
les sites électroniques de rencontre ont remplacé le has a rd des
coups de foudre, que la progr a
mmation des dé sirs s'est substituée
aux jouissa nces incert aines et la consommation de partenaires aux
aléas
de l'engagement, dès lors que le phénomèn e en progr ession
JEA N-MI C H EL DELACO MPTÉE 1 15

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constante a plus ou moins remisé la magie des amours au rayon
des extases obsolètes, dès ce
moment des trous sont apparus dans
le langage pour nommer ce quis' éprouvait, s'exerçait, se vivait.
L'absence
d'un mot m'a longtemps obnubilé pour nommer la
situation suivante : une femme avec laquelle
on noue une relation
d'amour sans qu'il soit question de la formaliser d'une manière
ou d'une autre, une longue relation d'amour que le temps vide
de
son désir mais qui, sans altération de sa vérité, se maintient
dans la force de son origine, une telle femme, comment la dési­
gner? Il ne s'agit pas
d'une ex-épouse, d'une ex-maîtresse, d'une
ex-amante, d'une ex-quelconque, puisque le temps n'a rien trans­
formé,
sauf le désir . Incidemment, ce recours au préfixe relève
d'un réalisme si plat qu'y recourir dénote une conception quasi
mécanique des rapports amoureux . Il y eut, il
n'y a plus, rien n'est
survenu
qui mérite un terme plus élégant que ce préfixe étique.
Ce rouage, ce lambeau de temps évanouis.
D'où la nécessité de trouver un terme adéquat . C'est le
même problème,
vu du côté féminin : par quel terme dési­
gner
l'homme longtemps aimé et qu'on aime toujours, dont
la compagnie nous charme, qu'on fréquente assidûment, mais
qu'on ne désire plus et qui vit sa vie comme soi-même (ici la
femme) vit la sienne.
Dira-t-on qu'ils sont amis? Ils sont davan­
tage. L'érotisme
entretient avec l'amitié des relations lointaines.
Registres distincts, voire planètes opposées. Raison et paix
d'un
côté, sexe et déraison de l'autre. Dira-t-on amis de cœur? C'est
déjà mieux, mais le cœur traduit alors une passivité affective qui
récuse les émois passés . Dira-t-on compagnons? Ils ne vivent
pas ensemble,
chacun marche sur un bord du chemin, avec la
route
au milieu : route où, souvent, ils ma rchent l'un près de
l'autre, mais qui les sépare.
Reste
un mot : « ma mie». Chacun entend dans cette douceur
une trace toujours vivante de
l'union dont la chair s'est évaporée .
Mais
une trace un peu trop vivante, justement. L'ancienneté du
16 1 JE AN-MI C H EL D EL ACO MPTÉE

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terme a gardé la vibration sentimentale des regards échangés, des
corps
en concordance. De ce qui fut, trop de chair demeure. À
moins que ce ne soit le contraire : un quelque chose d'un peu res­
treint, convenu,
d'un peu trop courtois, outre le caractère légère­
ment affecté, qui sonne faux. Et puis, dire « ma mie » en présence
d'un tiers pour évoquer l'intéressée, on n'y croit pas. D'autant
qu'il serait nettement plus simple de l'évoquer par son prénom.
Et puis, quel serait le vis-à-vis : « mon mi »? Il n'y a pas de symé­
trie possible.
Quant à « ma bonne amie », l'expression manque de
justesse, et, là encore, elle laisse entendre soit une intimité hors
de saison, soit
un zest d'indifférence, même de hauteur peut-être.
Outre que, si la femme évoque son ancien compagnon en l' appe­
lant « mon bon ami », l'air de condescendance qui s'infiltre trahit
l'intention.
J'ai beaucoup cherché. Dans
ma cervelle, dans les diction­
naires, dans
les livres. Et, réflexion faite, « ma sœur d'alliance »
s'est imposé. La formule se réfère à la manière dont Montaigne
nommait La Boétie, le « frère d'alliance », marquant la parenté
des âmes, fruit sublime de la liberté volontaire. Dans
mon élan,
j'ai ensuite envisagé d'aller voir plus loin.
De proposer « ma sem­
blance
» : c'est ainsi que La Boétie appelait son épouse. Mais la
femme toujours aimée sans que le désir subsiste,
ou l'homme
dans cette situation, se distingue par définition de l'épouse, lien
institutionnel. Belle piste, mais fausse.
C'est pourquoi « sœur
d'alliance » exprime presque à merveille le cas qui me préoccupe.
Presque, car la réciproque, « frère d'alliance », prête à confusion :
c'est le seul défaut de la formule.
Celle-ci possède,
en revanche, bien des avantages. Elle sou­
ligne la double volonté, la mienne
et celle de la sœur, de main­
tenir vivant
le lien. Elle insiste sur le choix non seulement de la
personne, mais de la préservation de ce lien malgré la perte de sa
dimension charnelle. Elle plonge dans l'histoire de notre littéra­
ture, horizon de la tendresse maintenue partagée. Elle est à la fois
JE AN-MI CH EL D ELACO MPTÉE 1 17

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prose et poésie, légèreté et souvenirs, nid d'un accord ancien sans
cesse renouvelé. Elle s'ajuste avec exactitude
à la place ici creu­
sée,
au fil de la diversité des mœurs, dans l'écheveau toujours plus
riche des relations
d'amour que la modernité invente et noue.
18 1 JEA N-MI CH EL DELACOMPTÉE

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ASSOCIATION
ÉLÉMENT RÉEL
Parfois, je suis en train de faire ou de regarder quelque chose,
peu importe quoi, et un élément du réel, peu importe lequel,
éveille
en moi la réminiscence fugace d'une très brève image
on1nque.
Je reprends.
Ce que je fais ou à quoi je pense alors n'a aucune
importance (je n'ai pas remarqué de constante
ou de situation
typique), mais cette action,
ou pensée, ou vision, ou sensation
suscite,
en une fraction de seconde, une image (un «flash») qui
provient
d'un rêve, et qui s'y associe sans que je sache pourquoi.
La plupart
du temps, je peux à peine dire ce qui, dans le réel, a
suscité l'image onirique, et celle-ci est
si volatile que je ne peux
m'en souvenir la seconde suivante.
Ce que je sais: qu'elle appar­
tient
à l'un de mes rêves; ce que je crois : que le rêve est parfois
très ancien (mais
comment dater un rêve?). Flottement au carré :
non seulement l'image a l'indécidabilité du rêve, mais encore
n'est-il pas certain que ce rêve ait jamais existé.
Et s'il a bien
existé, une étrangeté supplémentaire vient de ce
qu'en général je
ne
me rappelle presque jamais mes rêves et qu'il faut donc suppo­
ser qu'il existe
pourtant une réserve secrète où leurs images s'accu­
mulent à mon insu, réserve où l'action, ou pensée, ou vision, ou
sensation va les quérir pour s'y relier.
Chaque fois qu'un tel« événement de pensée» a lieu, je cherche
(autant qu'il est en
mon pouvoir avec tant de pièces manquantes)
le sens de cette association : y aurait-il, entre les deux éléments,
BELINDA CANNONE 1 19

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une atmosphère, une émotion, une sensation qui les apparierait ?
Hélas, bien pire qu'entre la carpe et
le lapin, nulle connexion ni
point de jonction ne m'apparaissent. Comme si leur dénomina­
teur
commun gisait à une telle profondeur qu'il résistait à toute
investigation, et même
à l'intuition . Alors j'ai le sentiment passa­
ger que
mon cerveau abrite, aussi, un monde absurde, à l'anglaise
(règne
du non-sense), où une idée semble nécessairement s' enchaî-
' . ) . . . ' . ner a une autre ... qui pourtant na nen, vraiment nen a volf.
Ce n'est pas un fantasme (ni crainte ni désir), pas une réminis­
cence (l'image mentale onirique est peut-être fictive),
à peine une
association (ou qui défierait même les lois de l'irrationalité), éven­
tuellement une image surréaliste (mais trop compliquée et
tout à
fait évanescente) - comment nommer ça? Horla?
Je vais bien, je vous assure, dans la mesure où cette opération
mentale (nommons-la ainsi) ne se substitue à aucune autre mais
vient s'ajouter
à l'ensemble de celles quis' agitent dans mon esprit,
comme
une image floue qui viendrait enrichir ma collection de
photographies.
20 1 BELINDA CANNON E

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BARCAROLLES
ÉCHEC
Cher Max,
Ce courriel pour te dire que nous avons conçu un projet édito­
rial auquel nous aimerions t'associer, sous le titre
du Dictionnaire
des mots manquants. Il s'agit d'inviter des écrivains à décrire une
zone de sens qui n'est couverte par aucun
mot de la langue fran­
çaise. Je suis certain
qu'un jour, un mot t'a manqué ... Encore
que, avec
toi. ..
Christian
Max -
Le problème, c'est que tous les mots me manquent ...
Heureusement, Fauré avec ses Barcarolles .. .
Ch. - Tu peux développer ces deux propositions en quelques
lignes? Chiche! (Je te joins notre argumentaire.)
M. -Voici .
l"' BAR CAR OLLE
Ga briel Fa uré, Op . 26
MA X D ORRA (ET CH RIST IA N OOUM ET) 1 2 1

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Ch. -Enthousiasmant! Mais pas de toi -hélas ... Encore un
effort!
M. -Je croyais pourtant avoir précisément répondu aux condi­
tions mêmes
de ce qui était proposé : « il ne s'agit pas d' abou­
tir
à la création d' un néologisme . Chaque entrée se présentera
d'ailleurs sous la forme d'
un triangle associant trois termes qui
balisent le champ
du mot manquant. » Les sommets du triangle,
selon moi, seraient
donc : Barcarolles, Affect, Échec.
Justement, sans doute, parce
qu 'elle est dépourvue de mots, la
musique
peut se jouer des défenses d'un être avant d'en venir à le
bouleverser.
Dans La Recherche, ce ne sont pas des mots qui poignardent
Swann en
manque d'Odette, c'est une petite phrase mélodique ,
trois
ou quatre notes de la sonate de Vinteuil. .. Telle est la redou­
table indiscr étion de la musique lorsqu'elle
sait nous écouter
vr aiment.
22 1 MAX OORR A (ET C HRI ST IA N OO U MET)

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BRUIT
INQUIÉTUDE
Des raisons qui nous conduisent à interroger telle chose plutôt
qu'une autre, nous ne savons rien d'entrée de jeu, ou si peu, sur­
tout lorsque les mots qui devaient nous en faciliter l'approche se
révèlent être insuffisants, quand ils ne manquent pas tout bon­
nement.
Au jardin où je risque quelques pas, parmi cette cam­
pagne perdue
où s'inscrivent la plupart de mes jours, tout semble
assou rdi ce matin, délivré des craintes
et incertitudes de la nuit,
silence quasi total,
d'autant plus impressionnant que malmené
jusque tard dans la soirée par
un débarquement en nombre dans
le verger voisin, pick-up, grosses cylindrées, barbecue -
« où
est-ce que t' as planqué l' charbon d'bois? » ; un brui ssement tout
d 'abord, encore que le mot ne dise rien de ce qui surprend mon
attention alors, la tenant en éveil, sans que rien de brusque ni
de brutal dans l'air heurte
mon oreille, un souffle à peine, pour
ne pas dire un soufflement, dont je mettrai longtemps à com­
prendre qu'il cache
en fait un cri, un appel venu de la terre, à
l'instant même semble-t-il, à moins que je ne l'aie perçu plus tôt
sans y prendre garde, perdu que j'étais dans une contemplation
des herbes,
un cri donc , quoique le mot rende mal et presque rien
de ce
dont il s'agit et dont je ne sais rien encore pour ma part,
au point que je me demande s'il ne faudrai t pas, pour évoquer
pareille perception,
tant elle semble insignifiante à qui n'en per­
çoit pas la ra cine profonde, parler avec de la terre dans la bouche,
recourir aux patois anciens
qui seuls nous mettent en présence du
PA SCA L CO MM ÈRE 1 23

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singulier spécifique au monde des petits et des bêtes, avec cette
façon dans le
dit d'ombrer certaines syllabes tout en les accen­
tuant; de la terre, dis-je, ou plus exactement de ce dont elle est
chargée ici, le matin, à l'heure
où le monde redistribue les pièces
perdues
du puzzle, ici ou là-bas, plus loin, dans l'intermittente
rumeur des déferlements des troupeaux.
Mais je reviens
au bruit. Qui ne m'a pas quitté du reste, pas
plus que je ne pourrais l'abandonner, quoique inexistant à l' ori­
gine,
ou presque, sans doute parce que je n'y suis pas préparé
alors,
tout à l'écoute des voix de la nuit demeurées en moi, et
que je prends pour négligeable tout d'abord, parce que lointain
semble-t-il,
et d'origine domestique, sinon artisanale, échappé de
l'antre
d'un bricoleur retraité, avant que je ne réalise qu'il pro­
vient en fait de derrière la masse des arbres
qui bordent le parc du
château, et plus spécialement d'un des prés dont la pente repro­
duit à l'identique celle des collines, touffes d'herbe à l'appui, prés
aux clôtures de bric et de broc bien souvent, incertaines;
bruit
d'outil ou autre, encore que léger, sillage en quelque sorte, et peu
identifiable, au moins à ses débuts, différent de ceux que le voisi­
nage nous inflige dans la touffeur de la journée,
j'en jauge l' éloi­
gnement, minime somme toute, sans toutefois détecter ce
qui en
constitue l'origine, lui donne forme, vague pour l'heure, encore
qu'éveillant
en moi et par le questionnement qu'il induit quelque
chose
comme un léger malaise, dû autant à cette sensation
d'étrangeté qu'à la tonalité
du cri, une plainte en fait, provenant
d
'u ne souffrance rentrée dont elle deviendrait l'expression, ancrée
dans
un passé qu 'o n croyait oublié et dont la singularité, parfai­
tement inattendue, recrée
en nous les conditions d'un émoi gravé
dans la mémoire sans
qu'on en sache rien, sinon au travers de ce
léger trouble
qui s'empare de nous lorsqu'on reconnaît, sans tou­
tefois pouvoir l'identifier, ce qui
un temps participa à l'ébauche
d'une sensibilité propre à l'enfant que je crus être, marchant dans
24 1 PASCAL COMMÈRE

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les pâtures avec des hommes qui ne m'étaient rien sinon, par leur
présence brute et quasi muette, une sorte de rempart contre l'en­
vie de fuir la dureté
du monde alors que chacun de mes pas m'y
ancrait,
moi et mon corps, l'impression de l'habiter si mal, et la
peur de ce qui ne manquerait pas d'advenir,
quand ils y contri­
buaient, eux
et leurs bêtes, encore qu'elles ne leur appartenaient
pas, jetés dès l'aube
sur les sentiers à la recherche des traces qui
nomment les passages, comme les avertissait l'écoute attentive du
moindre bruissement dans le dévers; un malaise, doublé d'une
inquiétude, dépourvue de cause directe pourtant, sinon que, lié
dans la tension à
une attente, le dénouement ne parviendrait pas.
Ou plus tard.
Un cri quoi qu'il en soit, ainsi qu'on nomme ce qui passant la
gorge arrive au jour, nous
atteint; un cri fauve. Celui d'une bête
dérangée sur
son territoire, dont on ne perçoit en fait que l'ultime
expiration, comme
en écho aux grandes frayeurs de l'enfance,
souvenir en soi d'
une violence tue, quand se mesuraient les bêtes
d 'une pâture l'autre jusqu'à
se provoquer, nez au sol, piochant
du sabot l'herbe roussie grattant et la terre gicle, l'assaut toujours
possible, encore que destiné avant tout, ce cri, puisque c'est de
cela que je parle, ne pouvant m'en séparer, destiné ce cri à intimi­
der l'adversaire, ronflement prolongé
en une sorte de râle comme
seuls les mâles contrariés en émettent,
et comme venu du ventre,
qui persiste, mugissement à peine audible dans l'arrière-gorge,
modulé
et fragile, quoique décidé, prêt à rompre, dès lors que
l'inquiétude de la bête devient perceptible
et le stress tout autant,
en même temps que la charge de vie et de
mort à laquelle toute
créature est confrontée, prête à s'y plier dans l'instant, tels
les tau­
reaux en pâture, soufflements bruits de gorge frémissements, non,
rien
d'un beuglement surpris au mitan de la journée, manière de
rameuter la troupe, souffle qui vibre
et s'élance crescendo avant
que de s'amuïr
pour reprendre aussitôt, monter, du profond de
PA SCA L CO MM ÈRE 1 25

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la chair , creux des flancs , apparenté en cela au brame du cerf et
voisin par la cause ; une inquiétude liée à la soudaine présence de
l'adversaire, mastodonte de format semblable
qu 'une femelle en
retour de chaleur s dans le pré voisin aura attiré de l'autre côté de
la clôture , là, à quelques encablures
du jardin où les mots, au tra­
vers des herbes , peinent à
nommer ce qui n'a de nom que mêlé au
vent, dispersé.
26 1 PASCAL COMMÈRE

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CAPTURES
ADJECTIF
Les dictionnaires sont diserts sur le mot bredouille, dont l' ori­
gine remonterait
au jeu de trictrac (sans rapport aucun, donc,
avec le verbe
bredouiller), et qui a donné naissance à un certain
nombre d'expressions tombées en désuétude (faire la bredouille,
marquer bredouille, gagner/ perdre la partie bredouille,
etc.). Les
sens figurés ont suivi, tout naturellement : revenir bredouille (de
la pêche
ou de la chasse), sortir bredouille d'une réunion, se cou­
cher bredouille
(entendre par là sans avoir soupé, ou bien ivre).
De même que certaines expressions argotiques, devenues elles
aussi obsolètes,
tout au moins dans leur sens premier, telles que
chevalier de la bredouille : « Chasseur parisien, qui part généra­
lement le dimanche matin en
grand attirail de chasse et ne rap­
porte le plus souvent que
du gibier acheté dans la banlieue ... ».
Dans leur sens premier, car on a parfois des raisons de soupçon­
ner que quelques chevaliers de la bredouille
sont encore, ici ou
là, en circulation. Citons, pour finir, quelques expressions déri­
vées comme
dire à quelqu'un deux mots et une bredouille (au sens
de ne pas lui cacher ce
qu'on a sur le cœur), ou bien celle qu'uti­
lisaient quelquefois, affectueusement, les nourrices, au temps
- celui d'Anatole France,
de la guerre de Crimée, de l'affaire
Stavisky? -
où il existait encore des nourrices (« ma petite bre­
douille», comme on dirait «mon petit drôle»), et l'on devrait
avoir fait à
peu près le tour des acceptions. En face, dans le
registre antonyme, pas un adjectif, pas une épithète, rien. Et
GILLES ORTLIEB 1 27

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donc le recours obligé à des périphrases : revenir les mains ou la
musette pleine(s), avoir
un tableau de chasse bien garni. Un mot
suffit, autrement dit, pour donner à comprendre qu'on est Gros­
Jean
comme devant , qu'on est tombé sur un bec (à qui il peut
arriver de surcroît, circonstance aggravante, de rester dans l'eau),
qu'on a fait chou blanc ou buisson creux, alors qu'il faut en acco­
ler plusieurs
pour signifier faire mouche. La langue étant régie,
comme
on le sait, par des lois d'ordre économique, il faudra sans
doute en déduire que cette carence lexicale repose avant tout sur
des considérations statistiques :
à savoir que le diable enlève le sac
bien plus souvent que
Dieu envoie la farine .
28 1 G IL L ES 0RTLIEB

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CLICHÉ
Le verre est posé sur la table. S'il ne s'agissait pour l'auteur, sans
trop y penser,
que de le saisir et d'en boire le contenu, l'action
ne poserait pas tant de problème, à condition qu'il s'agisse natu­
rellement
d'une boisson plaisante plutôt que d'arsenic ou d'huile
de foie de morue . Mais est-il amené à
en parler, de ce verre, à
le décrire, à l'évoquer, à l'introduire dans un récit, le voilà bien
embarrassé.
Qu 'on en juge.
Imaginons d'abord que
pou r des raisons nécessaires à son projet
d'écriture, le verre ait été rempli à moitié,
et qu 'il faill e faire appa­
raître ce détail à ce
moment-là .
« La marquise s'empara du verre à moitié plein ... » Quel
enthou s iasme! quelle rage de vivre! quel optimisme! Voilà qui
fait de la marquise
un être positif, malgré le délitement du monde
qui l'entoure . Ce n'était pas le but. Il faut tenter autre chose.
« La marquise tendit le bras et saisit le verre à moitié vide ... ».
En arrière-fond du geste de la marquise, apparaissent les traces
d'usure sur la tapisserie, les créanciers à venir, la fin
d'un monde,
le renoncement. Ce n'était pas le but.
Imaginon s que l'objectif de l'auteur soit ici de rendre
par son
écriture, la plus neutre possible, la réalité objective. Il les connaît,
les clichés,
ces connotations reprises à l'envi par tout un chacun :
à moitié plein-optimisme/ à moitié vide-pessimisme . Mais
tout
cela, c'est de la psychologie, et ce qu'il veut, l'a uteur, c'est dire
le
monde comme il est, sans psychologie. On lui reprochera
MAR LÈ N E SORED A 1 29

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peut-être la marquise. Mais il n'y peut rien, elle est réellement
marquise. Le bras,
le verre, il n'y met aucune fioriture, mais le
contenu! Comment décrire cela? L'auteur, à moins qu'il ne soit
en mesure d'inventer lui-même le
mot dénué d'affect qui dirait
précisément la chose, se trouve là devant
une impasse. Il risque
alors de
se trouver contraint de renoncer à son projet d'écriture
blanche, ce qui
au fond ne serait peut-être pas si grave.
30 1 MARL ÈN E SOREDA

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COMPAGNON
MON HOMME
NORME
Il me manque !
Il me
manque d'autant plus cruellement qu 'il n'est ni mon ami,
. . . n1 mon amant, n1 mon compagnon, n1 mon conJOint, et encore
moins
mon concubin - ce mot grossièrement sorti du lit pour
être couché dans les actes civils.
Il me
manque sur la langue. Je le bégaye, je le tais, je n'ai pas de
mot pour le faire exister, si ce n'est les mots que je lui réserve dans
le creux
de l'o reille.
Il n'est pas
mon ami, ou disons qu'il ne l'est pas encore, il pour­
rait le devenir .
Et si je vous le présentais à l'instant comme mon
ami, vous penseriez forcément que le pronom possessif le désigne
comme l'homme qui partage ma vie, et vous n'auriez pas tort,
sinon je l'aurais désigné comme
un ami. Toute la différence
tient dans
le déterminant. Mon ami n'est pas comparable à un
ami, encore moins dénombrable parmi mes amis. Il ne vous vien­
drait pas
à l'esprit qu'il puisse y en avoir d'autres, de mon ami. Ce
Monami par défaut n'est pas un ami, et il se voit souvent affu­
blé de ce
diminutif distinctif petit ami, pour éviter de le classer
dans la catégorie
commune des amis. Paradoxalement, mon ami
est doté d'une puissance singulière, qui le désigne d'emblée à la
société dans l'implicite
d'une absence -très explicite dans la vul­
garité que cette amitié suppose,
mon ami le désigne donc comme
celui avec qui je fais l'amour, et donc celui qui m'appartiendrait
de « droit », ou à qui j'appartiendrais contre tous les autres qui ne
. . seraient que mes amis.
CLAIR E TEN C IN 1 31

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Il me manque !
Mon amant, il ne peut l'être -puisque l'amant suppose une
clandestinité amoureuse et érotique sans
quoi il perdrait le nom
par lequel il s'incarne . «Elle [Madame Bovary] se répétait : "J'ai
un amant! un amant!" se délectant à cette idée comme à celle
d'une autre puberté qui lui serait survenue. Elle allait donc pos­
séder enfin ces joies de l'amour, cette fièvre
du bonheur dont
elle avait désespéré . Elle entrait dans quelque chose de merveil­
leux
où tout serait passion, extase, délire. » L'amant serait l'autre
mot pour dire le Désir, la ligne oblique qui fuit hors du cadre,
pour juxtaposer à la vie une autre vie, invisible, plus vaste, plus
immense
à l'intérieur de nos corps. Une délectation, une jubila­
tion,
un délire, dit Flaubert, que le dévoilement ou l'aveu terni­
rait
de son coupable jugement : la tromperie. Bien sûr, le sujet
désirant
trompe son monde! L'amant se soustrait à la conni­
vence générale, objet de désir qui n'a de légitimité que dans
le
secret, dans le dédoublement illicite de l'espace social, confiné à
la chambre d'amour, aux confidences dans les cafés, aux rêveries
solit aires.
Que penseriez-vous si je vous disais : «Je vous présente
mon amant ! »
Il me manque un mot pour le nommer.
Il y aurait bien
compagnon, étymologiquement celui avec qui on
partage le pain . Il s'est largement amendé à notre époque, il par­
tage plus
que le pain quotidien, il partage le logement, la feuille
d'imposition,
et accessoirement les enfants, ou les beaux-enfants.
En l'absence de mot pour le nommer, il se substitue au mari ou au
concubin auxquels on a conféré juridiquement l'obligation d'une
solidarité de droit. Compagnon, ce serait plutôt l'obligation sans
le droit! Il y résonne une gratuité, une généro sité contractuelle
que deux êtres auraient établies librement. Mais
mon compagnon
dans sa consonance rejoint une cohorte, l'idée d'un compagnon­
nage
comme le compagnon de route, le compagnon d'armes, le
compagnon d'apprentissage, le compagnon du devoir. Si je le fai-
32 1 CLAIR E TEN C IN

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sais mon compagnon dans une collectivité de valeurs et de prin­
cipes, il perdrait la grâce de son élection amoureuse, de fait ferait
de moi
une compagnon ne contre mon désir de rester dans l' anony­
mat de ma liberté.
Je n'ai voulu ni
un mari, ni un conjoint, ni un concubin, et
lui non plus n'a pas voulu d'une épouse, d'une conjointe, d'une
concubine. Il me préfère femme libre, je le préfère homme libre,
nous n'avons pas de mots
pour nous nommer.
Mon homme, alors ?
Certains disent ma femme quand certaines s'interdisent de
dire
mon homme. Le laudatif ma femme accorde à l'homme qui
l'a conquise l'admiration et le respect. Si le terme ma femme
englobe toutes les dénominations légitimes ou illégitimes, mon
homme
quant à lui trimballe dans son vocable l'infamie mascu­
line : le maquereau, le souteneur, le protecteur, la brute.
« Mon
homme, I'm fout des coups, i'm prend mes sous ... je l'ai telle­
ment dans la peau», chante Mistinguett avouant au terme de
cette lancinante litanie amoureuse que
«la femme est faite pour
souffrir par les hommes». Le film Mon homme de Bertrand Blier
fait de la femme de
Mon Homme une pute heureuse, égrainant
les passes
pendant que son souteneur se livre aux turpitudes
des tâches domestiques. Joli
mot que mon homme, que j'aurais
préféré
à tout autre s'il ne renvoyait la femme à son ancestrale
soum1ss1on.
Le mot me manque pour nommer celui à qui je dédie un
amour inconditionnel, celui que j'ai élu parmi la foule, l'homme
dont les pensées et le corps m'enlacent et que j'enlace, sans autre
contrat que celui
d'un temps choisi pour dialoguer, faire l 'a mour,
entendre, inventer, consoler,
flâner, voyager, créer.
De cette union libre, aucun mot pour dire l'homme et la
femme
n'a encore été inventé, un couple incréé par le langage,
absents au
monde par le mot qui leur refuse une dénomination
sociale, en défiant
le jugement qui menace toute création.
CLA IRE TENCI N 1 33

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Ce duo emprunte des mots par nécessité, quand leur pré­
sence au
monde les somme de s'identifier l'un par rapport à
l'autre, alors ils
se rabattent sur le mot de substitution mon ami,
ma compagne
ou le confortable ma femme, acceptant le temps de
cette présence
au monde la convention d'une double figuration,
la représentation
d'un couple.
Mais dans l'informulation
qui tendrait à les égaliser, l'homme
et la femme ne sont pas égaux. La femme semble plus démunie
par le mot absent que l'homme qui peut toujours se contenter
de la présenter
comme ma femme en laissant flotter l'incertitude
autour d'eux. Le linguiste William Labov, dans Sociolinguistique,
remarque que « Les femmes emploient les formes les plus neuves
dans leur discours familier, mais se corrigent
pour passer à l'autre
extrême dès qu'elles passent au discours surveillé
». Nombre de
femmes avouent se débarrasser de la contrainte sociale
en présen­
tant celui que l'on ne nomme pas par mon mari, et si d'aventure
elles osaient inventer
un appellatif, elles se sentiraient proba­
blement ridicules
ou déplacées. On se souvient d'une Grande
Dame, épouse
de président de la République, dont on se gaus­
sait allègrement
quand elle nommait son mari mon amoureux.
Sans doute que mon mari l'aurait cantonnée définitivement à
son rôle d'épouse de président de la République, alors que
mon
amoureux
laissait éclater au grand jour ses sentiments pour un
homme dénudé de sa fonction. On ne lui a pas pardonné cette
familiarité.
Peut-être y a-t-il dans la frilosité des femmes à inventer leur
liberté une
peur d'être jugées. Mon mari vaut mieux qu'un
blanc linguistique, vaut mieux qu'un homme qui en vaudrait
un autre. Comme le suggère Deleuze dans Critique et clinique :
«Le jugement empêche tout nouveau mode d'existence d'arri­
ver.
Car celui-ci se crée par ses propres forces, c'est-à-dire par les
forces qu'il sait capter, et vaut par lui-même,
pour autant qu'il
34 1 CLAIRE TEN C IN

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fait exister la nouvelle combinaison. C'est peut-être là le secret :
faire exister,
non pas juger. » Et si le mot qui ne cesse de man­
quer contre la banalité de ce qui tend à être la norme de l'union
libre n'était pas une incapacité, mais plutôt une force insaisissable
de faire exister ce
qui ne doit pas être nommé, le creux incertain
entre
!'innommé et l'innommable où se risque toute «nouvelle
combinaison » ?
Résistance amoureuse, indifférence à la
norme sociale, ou
ellipse individuelle qui ne mériterait pas son nom? Parce que
nous sommes dans
un mouvement d'ajustement entre les
hommes et les femmes , une redéfinition des modèles sociaux
et
érotico-amoureux, où justement l'épouse, le petit ami, l'amant
ou le compagnon en disent beaucoup trop ou n'en disent pas
assez
comme tous les mots usés, j'ai l'intuition que le mot qui ne
doit pas être dit est le garant de notre liberté, le rejet de l'assigna­
tion linguistique
et de ses rapports de force, tout autant que de la
représentation
mythiqu e et idéalisée du couple amoureux.
CLA IRE TEN C IN 1 35

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DÉPHASAGE
Ce que je trouve encore plus effrayant que l'élevage des poulets en
batterie , c'est l'élevage
des écolos en batterie!
Un silence de mort d'une durée de quelques nanosecondes
(généralement les plus homicidantes s'il faut en croire
le doc­
teur Guillotin) envahit
le studio. Linterviewé, qui s'était pourtant
montré jusque-là tout à fait raisonnable et docile, aurait quand
même dû savoir que quand on a la chance d'être invité par une
radio d'information du service public, qui plus est en direct et à
une heure de grande écoute,
on ne rigole pas. En tout cas pas de
cette façon .
La journaliste, une professionnelle aguerrie, reprit rapidement
le contrôle
de la situation .
C'était un simple dérapage ou bien ... ?
Elle n'avait pas besoin d'en dire plus. Ses pointillés menaçants,
l'auditeur moyen
les compléterait à demi-mot et les plus véloces
au
quart de tour ... ou bien des propos clairement diffamatoires
envers la politique environnementale de nos leaders bien-aimés, bien
notés, bien lavés
et bien torchés.
Un ange passa. Attiré sans doute par le potentiel dommageable
de cette situation embarrassante. Était-ce l'ange de la
Mort? Ou
celui du Bizarre? Ou un sous-ange quelconque de la Discorde?
Toujours est-il qu'il s'infiltra dans
les oreillettes de la journaliste
et
du preneur de son, les coupant instantanément de leur supé­
rieur hiérarchique, et leur susurra en ricanant
un Laissez-le parler
hypnotique.
36 1 PI ERR E CL EITMAN

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Linterviewé put donc poursuivre sans être interrompu.
Privilège réservé en principe aux grands de ce monde ainsi qu'aux
preneurs d'otages armés jusqu'aux dents!
Vous me demandez s'il s'agit d'un simple dérapage ou bien ...
j'aurais pu vous répondre « Les deux, mon colonel!» Mais ç'aurait
été insolent
et surtout inexact. Je laisserai en suspens pour l'instant
la question de
vos pointillés. Je n'ai rien contre les pointillés. Car de
même que tous
les chemins mènent à Rome, tous les pointillés mènent
au détachement. Ce que je peux vous affirmer en tout cas, c'est qu'il
ne s'agit pas en
ce qui me concerne d'un simple dérapage. D'abord
parce qu'un dérapage n'est jamais simple :
il est le résultat d'un jeu
de forces complexes qui agissent sur un véhicule pour le foire dévier
de
sa trajectoire. Ensuite parce qu'il n'y a pas de dérapage sans roues,
motrices ou non. Et jusqu'à preuve du contraire je me déplace sur mes
deux jambes et laiss e à d'autres
le plaisir .frelaté et se lon moi régres­
sif d'évoluer sur une, deux, trois ou même quatre roues. Régressif car
l'invention de la roue a marqué non pas
un progrès mais une régres­
sion dans l'histoire de l'humanit é. jusque-là en effet, dans tout dépla­
cement, moteur et .frein étaient solidaires l'un de l'autre.
Quand les
jambes ou
les pattes en cas de traction animale étaient fatiguées de
marcher,
elles s'arrêtaient et on n'en faisait pas to ut un plat. Mais
avec
la roue, la roue «libre» comme on dit si bien ou plutôt si mal,
moteur et .frein sont devenus antagonistes. Car une roue livrée à elle­
même ne s'arrêtera pas. Elle ne trouvera
en elle-même aucune raison
de s'arrêter.
Au contraire elle recherchera avec une sûreté instinctive
la ligne de moindre résistance, c'est-à-dire
la plus grande pente pour
continuer bêtement sa course folle. Il va donc falloir intervenir de
l'extérieur. Soit en plaçant sur
sa trajectoire un obstacle conséquent
{arbre, mur, muret, muraille ou groupe humain plutôt épais et com­
pact). Soit en
lui appliquant, toujours de l'extérieur, un mouvement
antagoniste suffisamment contraignant
pour réussir à la .freiner plus
ou moins violemment. Avec
les problèmes bien connus d'échaujfe-
PIER RE CLEITMA N 1 37

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ment, de bruit, d'usure et tous les dommages collatéraux que cela peut
entraîner.
Pour toutes ces raisons vous comprendrez que je récuse l'idée d'un
simple dérapage.
S'agirait -
il alors dans mon cas d'un déphasage? Peut- être. En tout
cas le terme me semble plus approprié . Déphasé dans la mesure où je
ne serais pas au courant. . . cela fait sens. Pas au courant entre autres
de
ce qu'on peut dire ou ne pas dire dans une interview. Pas au cou­
rant
par manque de contact. Déphasé et même multi déphasé : car
pour être un solitaire je n'en aime pas moins les foules! Mais je ne fais
que
les côtoyer et les frôler sans les pénétrer. Cela me suffit pour ressas­
ser et brasser leurs énergies et éclairer ainsi de l'intérieur ma lanterne.
Peut-être que
« délestage » préciserait encore davantage ma posi-
tion . D'abord parce que comme
tout voyageur dépourvu de moyens,
je jette ici ou là du lest pour évoluer au gré des courants. Mais surtout
parce
que dans mes courses en solitaire je fuis les plus lestes! Les plus
lestes c'est-à-dire dans un premier sens les plus rapides, ceux qui se
détachent du peloton lancé à ma poursuite. Il m'arrive d'ailleurs par ­
fois de faire semblant de
les poursuivre, ce qui est encore la manière
la plus efficace de leur échapper.
Mais les plus lestes ce sont aussi les
plus libidineux, les plus libertins, les plus libérés . Et leur course à
ceux-là est encore plus
... comment dirais-je .. . ah ... un seul mot vous
manque et tout est . ..
On n'entendit pas la suite. L'ange farceur venait de s'éclipser,
libérant
d'un seul coup tous les canaux de communication. Les
oreillettes re-fonctionnaient. Une voix furibonde explosa : Mais
coupez-moi cet abruti nom de D .. . et envoyez d'urgence la météo!
On annonça une période de grand beau temps .
Comme c'est triste, le grand beau temps !
38 1 PI ERRE CL EITMAN

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DEUIL
PARENT
ENFANT
Expliquer, au détour d'une conversation, «oui, j'ai perdu une
de mes filles,
en 2007 ». Observer l'étonnement triste dans les
yeux de l'interlocuteur. Je suis
« celui qui a perdu sa fille ». Je
suis
... orphelin de ma fille, si l'on veut, puisque la racine grecque
du mot renvoie au sens de « privé de », et par extension « privé
de père
ou de mère ».J'aime l'idée d'être «privé de ».Je suis sans
ma fille. Il faud rait affiner cependant; trouver le préfixe priva­
tif qui convienne. Fabriquer un antonyme. In-, des- ou an-ne
semblent pas s'appliquer
tout à fait. Suis-je un im-père? Suis-je
tombé dans l'im-paternité?
Non . Je me sens toujours père,
même si ma fille n'est plus là. À la rigueur, je suis un des -es-père .
Peut-être plus simplement suis-je veuf de ma fille. Cela convien­
drait sans doute mieux. Veuf es t
un mot si lourd, si marqué par la
blessure d'amour. Il est tardivement passé au masculin d'ailleurs.
Durant le Moyen Âge on ne parlait que de « vev es » en général,
surtout des femmes dont le mari était mort et qui se trouvaient
ainsi en difficulté, mais aussi des hommes ayant
vu leur épouse
mourir, en couche bien souvent.
Ce n'est qu 'au XVI e siècle qu'on
se décid a à donner au mot un vrai statut d'adjectif, veuf ou veuve .
Je suis v
euf de ma fille car son amour, sa fréquentation m'ont été
enlevés
par la mort . Mais ce n'est pas ça, non plus .
Je sais, ce n'est pas
si simple. Le mot n'existe pas pour de
bonnes raisons.
Les enfants mouraient en grand nombre dans les
temps anciens.
C'était , en quelque sorte, trop banal pour être figé
DIDI ER PO U RQ UERY 1 39

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dans un mot. Toutes les familles étaient marquées par une morta­
lité infantile élevée, rappellent
les historiens; ou les démographes
qui parlent sans frémir d'espérance de vie.
Mot terrible quand on
y pense . On ne sait jamais quand viendra la perte . Et puis, juri­
diquement, cette perte-là n'existe pas
tout à fait. Lorphelin, ou
la veuve, peuvent hériter. Le père qui a perdu sa fille en reçoit
un héritage de souvenirs, de douleurs, d'émotions, d'images
qu'aucun notaire ne pourra fixer
sur un papier. Rien qui pèse
bien lourd
en droit, même si ce legs affectifs' avère écrasant . Ou
ineffaçable. Pourtant ma fille m'a tant laissé, que ... mais non . On
ne peut le dire tout à fait.
Ils disent aussi :
« il a perdu une fille ». Attention à ce mot. Il
rend fou. ]'ai, moi aussi, envisagé
un moment sa mort comme
une sorte de disparition. Je l'ai perdue, ai-je pensé . Sur-le-champ,
j'ai
donc eu envie ... de la retrouver. Au sens le plus physique du
terme. Elle n'est pas partie pour de bon tout de même ! Ce serait
un scandale. Je l'ai perdue, je vais la retrouver. Forcément. Elle
est quelque part, sans nul doute. Je
le sens. Où est-elle? Partout
je l'ai cherchée, je prenais des photos des rues qu'elle fréquentait,
que je scrutais à la
loupe; je l'ai cherchée dans l'hôpital où elle
est passée; j'ai même voulu repérer
ses traces sur Internet . Elle y
était encore
un peu. Quelques portraits, quelques mots, quelques
messages. Ils
se sont effacés avec le temps. Sans que je puisse les
retenir . Les rues restaient vides.
Et les couloirs de l'hôpital eux­
mêmes avaient été repeints. Alors, oui, j'ai senti
que j'avais perdu
ces traces-là. Comme lorsque la neige ou le sable les recouvrent,
puis les gomment.
Je suis resté définitivement sans elle. Ceux qui
ont subi cette
perte comprennent .
Ce chagrin qui rôde. Labsurdité de la situa­
tion . Linacceptable. Linaccepté.
On ne peut se résoudre à ...
Cela n'a pas de nom parce que des milliers de mots ne suffi­
raient pas à le dire. Observez tous ces livres
sur le sujet. Pères ou
mères qui ont ... Non, décidément, cela reste indicible.
40 1 DIDI ER PO UR Q U ER Y

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DISPARITION
Le mot qui manque ici serait le contraire d'existence ou du verbe
exister. Ou, plus précisément, il désignerait le moment où le fait
d 'exister paraît mis
en cause, fragilisé, incertain, vulnérable.
Nous nous sentons exister par conscience immédiate et phy­
sique, par mémoire,
par estime de soi. Mais également par l'ombre
que nous projetons, par l'impact que nous avons sur
ce qui nous
entoure et sur les autres. Les autres tiennent
compte de moi, d'une
façon ou d'une autre : par là ils me confirment mon existence.
Puis il arrive que cela se dérègle, ou vienne à manquer. Un
exemple très simple. Devant moi sur le trottoir, un type parle dans
son téléphone mobile. Il gesticule, il zigzague, il traîne, s'arrête
ou repart. Je tente de le dépasser par la gau che, ma is il oblique
en diagonale
et demeure devant moi. J'inverse la manœuvre pour
passer à sa droite, mais le voilà reparti dans l'autre sens. Je le
dépasse enfin.
Mai s comme je me suis arrêté au bord du trottoir
avant de traverser la rue, il me double à nouveau, à nouveau il me
gêne le passage, et lorsque je tente de le contourner , son déplace­
ment machinal fait qu 'il s'interpose encore. À cet instant, mon
agacement ne tient pas seulement au fait qu 'accidentellement il
ralentit
ma marche. Ce que j'éprouve, c'est qu 'il me refuse, par
inattention, la légitimité à exister, à être là.
C'est pour décrire ce
sentiment
qu 'il me manque un mot.
Cet exemple est bien sûr dérisoire, sa n s importance et sans
portée. Cela devient plus grave transporté dans le
domaine
FR AN ÇO IS TA ILL A N DI ER 1 41

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amoureux. Je scénarise l'histoire, ne cherchons pas si elle m'est
arrivée avant-hier
ou trente ans plus tôt, ou si elle ne serait pas
un complexe psychologique fondamental et, à ce titre, récur­
rent
et atemporel. Il y a trois mois, je ne connaissais pas -disons
Chloé,
pour la commodité de l'exposé. Je ne connaissais pas
Chloé
et je m'en passais fort bien. Puis nous nous sommes ren­
contrés, nous avons pris intérêt
l'un à l'autre, et il en est résulté
une relation amoureuse.
J'en étais ravi. Là-dessus (peu importe le
pourquoi, le comment), une traverse ou un malentendu a surgi.
J'ai
eu l'impression que Chloé se détournait, s'éloignait. Elle
ne semblait plus pressée de m'appeler, de m'écrire, de
me voir.
Subitement je l'imaginais indifférente, passée à autre chose.
Et je
comprenais alors dans quel piège j'étais tombé.
Lintérêt qu'elle
me portait, sa considération, sa sollicitude,
son désir, son sourire,
son acquiescement m'avaient conféré
un surcroît d'existence. Je
plaisais à
Chloé! C'était comme si la vie entière m'approuvait
d'être ce que je suis. Son revirement (qu'
il soit réel, ou que mon
anxiété seule en ait tissé l'idée) me retirait d'un coup ce béné­
fice. Je n'étais plus rien. Je lui avais reconnu ce pouvoir exorbi­
tant de me donner vie - ou non . J'étais furieux, révolté contre
moi et contre elle
(« Qu'est-ce que tu en as à fiche, de cette gon­
zesse?
» ), mais c'était ainsi et j'en souffrais. Je la voyais dans un
rêve nocturne. Il y avait des gens autour de nous, je ne sais qui.
Elle était avec eux, elle parlait, souriait.
Et si son regard se posait
un instant sur moi, il ne me voyait plus, comme si j'étais trans­
parent, absent.
Le mot que je cherche désigne ce sentiment (mortel) d' aban­
don,
qui doit pouvoir surgir en d'autres domaines, dans le travail,
dans la vie familiale, dans
les relations sociales ou mondaines.
Je crois que la psychanalyse (Lacan, peut-être bien) évoque le
« manque à être ». Ce n'est pas mal, mais, formulé ainsi, cela
semble désigner
un donné de fait, un préalable. Le mot que je
cherche désignerait la chose comme
un processus nouveau, un
42 1 FRAN ÇO IS TAILLANDI E R

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processus dramatique qui survient à un moment donné . Je vais
sans doute tricher avec la règle de ce livre, mais
il se trouve que
je lui ai trouvé
une dénomination, naguère, dans mon roman Le
Cas Gentile. Cette dénomination, c'est désexister, désexistence.
FRAN ÇO IS TA ILLA N DI ER 1 43

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DORNE
POÉSIE
Parfois un mot qui manque est à portée de plume dans un
« patois » qui touche au français.
J'ai toujours aimé ce poème
de Marceline Desbordes-Valmore,
« Les Roses de Saadi » :
J'ai voulu ce matin te rapporter des roses ;
Mais
j'en avais tant pris dans mes ceintures closes
Que les nœuds trop serrés n'ont pu les contenir.
Je ne
me souviens pas qu'on m'ait jamais expliqué ce qu 'étaient
ce s
« ceinture s ». Si Marceline les nomme ainsi, c'est probable­
ment que justement un mot manquait dans ses dictionnaires. On
devine qu'elle veut dire qu 'elle a relevé les deux coins inférieurs de
son tablier (ou relevé sa robe
qui d'ailleurs à la fin du poème en
sera
« tout embaumée » ) pour y mettre les roses cueillies, et que
peut-être elle les a noués
à une ceinture du vêtement, au lieu de
les tenir d'une main comme on peut faire. La sorte de périphrase
qu'elle utilise,
« ceintures closes », avec son mystérieux pluriel, ne
correspond
à rien dans les dictionnaires du français. On pourrait
penser
à « giron » , mais le mot ne fait pas penser à un vêtement,
et
on peut s 'y réfugier plutôt qu'y recueillir , y tenir quelque chose .
La création de Marceline cependant ne comble pas
un manque :
guère possible de l'utili ser dans
un autre poème, mais par contre
ces « ceintures closes » disent bien le manque d' un mot.
Je ne m'en serais peut-être pas aperçu si je n'avai s pas pratiqué
en marge de
mon français d'école, mêlant constamment les deux,
44 1 JAM ES SACRÉ

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le patois de mon village en Vendée. Marceline parle, me semble­
r-il, de sa « darne ». Littré recense bien ce mot « darne » mais en
signalant qu'il s'agit d'un nom utilisé dans l'Aunis, illustré d'ail­
leurs par Agrippa d'Aubigné dans
ses Tragiques . Et pour aller
chercher
le mot dans le Littré, encore faut-il en savoir l'existence .
Le Grand Robert ne le reprend pas. Merci à Marceline de m'avoir
pointé ce manque
et à mon patois de me permettre de le combler.
J'ai, depuis, assez souvent utilisé
le mot et je trouve qu'il va bien
au français. Mais il est peut-être heureux que le mot ait manqué
à Marceline : elle a dû créer cette paraphrase, non explicative à
vrai dire, et qui transporte en elle, somme toute, le mystère de ce
qu'on voudrait dire, les mystères en fait, à travers ce surprenant
pluriel des ceintures.
À la rubrique « ceinture », Littré mentionne qu'une ceinture
est une
« bourse ou sacoche en cuir à mettre de l'argent que l'on
s'attache autour de la taille sous le vêtement. Mettre son argent
dans sa
ceinture ». On n'y mettrait pas des roses. Littré ne men­
tionne pas un sens particulier du mot employé au pluriel.
Charles
Cl a ude Lalanne (Glossaire du patois poitevin, 1867,
Lafitte Reprints, 1976) traduit
« darne » par « giron », espace
compris depuis la ceinture jusqu'aux genoux
d'une personne
assise : mais cela ne décrit pas la
darne du tablier dont on peut
se servir en position debout. Comme l'indique pourtant la cita­
tion illustrant
le mot : « laquelle emportait sa pleine darne de
linge de ladicte église. (An. 1662.
D. Font., t. XII, p. 323 - Dom
Fonteneau, manuscrits, bibliothèque de la ville de Poitiers) ».
Le Glossaire des parlers populaires de Poitou, Aunis, Saintonge,
Angoumois
(1992) en donne la définition suivante : « Poche
constituée par le tablier dont on a relevé les deux coins. Selon la
légende la fée Mélusine transportait
les "chails dans sa darne". »
Il ajoute un deuxième sen s (mais deuxième, il faut le souligner),
la
darne est aussi le giron, en patois de ces régions. On voit
que ce
mot de patois poitevin ne la isse pas d'avoir été illustré :
JA MES SAC RÉ 1 4 5

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jusque dans les textes de littérature française ... on l'avait oublié.
Beaucoup de mots des
« patois » de France nous manquent dans
les dictionnaires de notre langue.
« Dorne » n'aurait peut-être pas aussi magnifiquement inspiré
Marceline Desbordes-Valmore que
ses «ceintures closes» ... on
ne saura pas. Avec ce mot de patois poitevin je n'ai plus à propos
des tabliers relevés le sentiment
d'un mot qui manque, mais il me
faut apprendre à le rêver/ penser dans mes poèmes en français.
Écrit-on mieux avec les mots
qu 'on a plutôt qu'avec ceux qui ne
sont pas là et qui semblent nous appeler?
46 1 JAM ES SAC RÉ

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ÉCRIVAIN
FÉMININ
Les mots en -eur sont censés avoir leur féminin en -1ce ou
-euse, n'est-ce pas? Facteur, factrice, farceur, farceuse, 1nstltu-
. . . teur, 1nsututnce, etc.
En général, l'absence de forme féminine pour un substan­
tif me perturbe toujours un peu. Le fait d'être écrivain est
déjà
en soit un problème. Alors qu 'en italien on dira claire­
ment « autrice », ici, on est bien embarrassé pour parler d' une
écrivaine ou d'une auteur(e). D'où les emberlificotements des
médiateurs (médiatrices)
qui vous présentent lors de l'une de
ces joyeuses soirées au Salon du livre du Poitou. Ils se tournent
en général avec anxiété vers l'auteur pour recueillir son avis et
résoudre cette épineuse question -ils ont très peur de blesser la
susceptibilité de
l'auteur en question, on sait combien ces petits
animaux
sont à fleur de peau. Personnellement je dis « roman­
cière » quand on me pose la question . C'est moins prestigieux
qu' écrivain
et plus restreint mais cela me convient, j'aime la
modestie
du mot . En revanche je ne supporte pas « conteuse » :
là je visualise la
jupe patchwork et les poufs orange de biblio­
thèque section jeunesse
et je sais combien ce mot « conteuse »
dévalorise la fonction du conteur (comme la cuisinière celle du
cuisinier ... )
Mais la forme féminine
manquante qui me trouble le plus est
celle
d' « imposteur » (et par là même celle d'escroc). La filoute­
rie serait-elle
seulement un apanage masculin?
VÉRO NIQUE OV ALDÉ 1 47

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Mais surtout, comment parler de son propre sentiment d' im­
posture quand aucun mot ne vous le permet ?
48 1 VÉRO NIQ UE 0V AL DÉ

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EMBRASSER
OCCASION
La langue sait fabriquer des substantifs à partir de verbes. Celui
qui chante est
un chanteur, celui qui coiffe un coiffeur, celui qui
baise
un baiseur. Le premier est un artiste, le deuxième un profes­
sionnel,
et le troisième? un compulsif? un expert? un maniaque?
un artiste aussi ? Passons.
Je
me demande depuis longtemps pourquoi le fait cl' embrasser
n'a
produit aucun substantif, au point que lorsque je veux décrire
la personne
prenant part à un baiser, je dois utiliser embrasseur,
qui n'existe pas dans cet usage. Ici, le mot manquant ne recouvre
pas
un vaste territoire de sens qui échapperait à toute saisie lin­
guistique concentrée (qui échapperait
au phénomène de la signi­
fication), puisque je peux proposer ce signifiant,
embrasseur, dont
j'use d'ailleurs quelquefois et qui convient fort bien à un signi­
fié tout à fait précis -l'idée d'un individu en train d'embrasser. Il
faut
donc se demander pourquoi une substantivation si évidente
n'a pas
eu lieu.
Ce matin, je crois que j'ai enfin une réponse. Ce qui caractérise
les trois termes cités en exemple est leur - comment dit-on? -
le fait qu'ils correspondent
à des activités régulières, répétitives,
constantes (il
doit bien exister un mot pour dire cela?). Quoi qu'il
en soit, le fait
cl' embrasser n'obéit à aucune régularité : c'est une
activité occasionnelle (et ici je suis certaine de mon mot, occa­
sionnelle, quelle beauté dans cette précision!). Lembrasseur
se
livre à une activité occasionnelle : un jour, une fois, avec celle-ci
BELINDA CANNONE 1 49

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ou celui-là, il embrasse. Miracle, épiphanie, incarnation soudaine
du désir, qui embrasse n'en fait ni profession ni compulsion. Il (je
choisis
le masculin par commodité, sinon je devrai hérisser mon
texte de disgracieuses petites notations du type (e), ou -se, sans
compter
qu 'embrasseuse - tiens! mon dictionnaire l'accepte sans
sourciller -me paraît étrange), il, donc, vient de rencontrer cette
femme et de cette femme
il a faim, elle se présente sous ses yeux,
sous ses mains émerveillées, comme l'inespérée, celle qu'il dési­
rait sans le savoir,
et cette irruption du grand désir fait de lui un
embrasseur. S'il n'avait eu envie que de faire l'amour, avec n'im­
porte qui,
il n'aurait pas su embrasser ainsi, il n'aurait peut-être
même pas souhaité embrasser
du tout . Je dis que le baiser est sans
doute
le geste le plus radical du désir (presque - il faut toujours
laisser flotter le bord d'affirmations de ce type).
Ainsi
donc pourrait-on tirer la conclusion (la règle?) que la
nature occasionnelle de certaines activités explique qu'elles ne
conduisent pas à une substantivation.
Plus encore : même si
chacun est appelé (c'est souhaitable) à embrasser de très nom­
breuses fois au cours de son existence (ce qui pourrait faire de lui
un embrasseur, à l'instar du baiseur), il se trouve que le baiser est
(presque) toujours
adressé - comme le désir . Le désir, qui se dis­
tingue
en cela de la pulsion, est élection, il se porte sur un être et
lui seul (même si cette restriction est vouée à n'avoir qu'un temps
- le désir passe).
Or l'idée contenue dans le -eur de coiffeur et bai­
seur est que leur activité
peut être décrite en elle-même, compte
non tenu de celui qui en est le destinataire. Le coiffeur coiffe ...
tout le monde . Lembr asseur n'embrasse pas au petit bonheur la
chance -au contraire, élection ai-je
dit . D ' où un second motif
de résistance à la substantivation : elle n'est peut-être possible
qu'en
cas d'impersonnalisation du destinataire. (Ne me faites pas
remarquer qu'impersonnalisation n'existe pas, sinon nous ne sor­
tirons jamais de ce bois.)
50 1 B E LIN DA CA NN O N E

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Dernier problème enfin : les dictionnaires que j'ai pu consul­
ter affirment
qu'embrasseur et embrasseuse sont présents dans la
langue (d'
où l'acceptation du terme par le dictionnaire qui ne
l'a pas souligné
d'une vaguelette rouge). Me serais-je fourvoyée?
Non, car ils précisent : « personne démonstrative » ou « personne
qui embrasse
à tout propos » (NB : les citations littéraires données
en exemple ne
mettent en scène que des embrasseuses). Ce qui
signifie que
si le vocable existe, c'est avec le sens exclusif d'ex cès
(pas très loin de celui d'emmerdeuse), et donc que le substantif
non connoté, celui qui désigne un simple individu, vous et moi,
partageant
un baiser, fait bien défaut.
Mais
en me relisant je réalise que je dois nuancer mon affir­
mation inaugurale et poser
une nouvelle question : le baiseur
n 'est pas moins compulsif que l'embrasseur des dictionnaires
...
Le baiseur n'est pas celui qui étreint mais celui qui le fait fréné­
tiquement . Je doi s
donc poser la question à l'envers : exi ste-t-il
un vocable qui désigne la personne prise dans une étreinte amou­
reuse (distinguée
de la c ompul s ion)? A m ant dit-il cela? Un mot
manquant en appelle un suivant ...
BE LIN DA CANN ONE 1 5 1

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ÉMERVEILLEMENT
« Regarde! Regarde! » Lenfant a vu dans le champ qui longe
la voie ferrée quelque chose
qui l'a frappé. Sa mère a changé de
place dans le
compartiment et semble s'intéresser davantage à la
petite gare située de l'autre côté de la voie. Le garçonnet insiste.
« Regarde! Regarde! » Il est irrité. Le ton est à présent impératif.
Lin jonction de l'enfant ne me surprenait pas. La hâte de faire
part
à autrui de l'inattendu, du remarquable, est si vive en moi
qu' encore
au lycée j'en avais pris conscience. Il me tardait de faire
connaître à mes amis la prouesse de certains insectes
qu'un livre
venait de m'apprendre,
ou de leur répéter, à peine entendue, une
histoire drôle. Pourquoi brûler ainsi de faire savoir? Je m'interro­
geais
sur cet étrange désir qui n'avait pas de nom.
Je n'ai cessé depuis de tenter de le comprendre . Ainsi que de
chercher
comment l'appeler.
Rituellement,
on me dit : « C'est pour partager ». Je conviens
que ce mouvement généreux, nombre de fois, joue
un grand
rôle. Cependant,
il ne fait que s'ajouter, s'associer à un élan qui
le précède.
Fort précieux,
le cri de l'enfant à cet égard. (En Espagne,
« Mira! Mira! ») Son jaillissement, son énergie nous éclairent. Pas
d'autre facteur que l'obligation du témoin. Ici, elle est nue. Le phé­
nomène est à l'état pur. Quelle déduction
en tirer, sinon que l'im­
pulsion vient de la chose?
La vivacité
du ton ne peut-elle tout simplement tenir à l'urgence,
52 1 H EN RI RA YNAL

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fera-t-on remarquer? Non pas : ne vous arrive-t-il pas, lorsque vous
lisez le journal, de vous exclamer :
« Écoute cela! Écoute bien!
C'est inouï!
» ?
Si autrui est convoqué, ne serait-ce pas parce que la chose exige
d'être sue ?
Que pour celui qui se fait son porte-parole, elle en a
le droit?
J'en suis convaincu lorsque j'entends s'exprimer tel astrophy­
sicien
ou tel linguiste, par exemple, interviewé sur les ondes .
Certes,
il leur faut dire beaucoup en peu de temps, mais cette
contrainte ne suffit pas
à expliquer le débit d'un verbe passionné,
sa volubilité .
l:affect dont s' empreinte la parole missionnée varie
moins avec le sujet qu'avec le tempérament
du locuteur . X est
amusé,
et amusant; Y, dont on peut dire qu'il est habité, n'en
est pas moins malicieux; Z, chroniqueur politique, lui, est véhé­
ment; il vibre.
Ils
sont en service commandé. La chose qui aspire à être connue,
les meut. Ils la veulent exposée clairement
au regard des autres
esprits, comprise
autant qu 'il se peut, lumineusement évidente.
Mieux encore que
connue: ils la veulent reconnue .
Bien entendu, il ne manque pas de sentiments opportunistes,
ou au contraire généreux, pour venir se joindre à la nécessité qui
se fait
pui ssamment sentir. Ce camarade de travail se plaît à jouir
de notre
étonnement; cet autre aime se rendre intéressant; tandis
qu'un proche ou un ami, en revanche, a souci que nous ne soyons
pas exclus
de la connaissance d'une œuvre bouleversante, d'un
haut fait, d'un prodige du monde animal ou végétal ou bien d'un
paysage insolite ou exaltant . Il tient - je me garde de nier cette
aspiration -
à nous faire partager une richesse .
Quoi qu'il en soit, au cœur du faire-part, parle un mystérieux
désintéressement .
Vers l'âge de dix-huit ans, l'observant sans le
comprendre, n'en trouvant
mention dans aucun livre, ne sachant
comment le désigner, je me résignai à l'appeler, faute de mieux,
l'apostolat pur.
HE NRI RAYNALl 53

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Lorsque l'ego s'en mêle, ce qui n'a rien de surprenant, je dirai
qu'il
prend le train en marche. Ce qui montre bien que l'initiative
ne vient pas de lui, c'est qu'il lui arrive d'avoir à pâtir
si l'inno­
cent
apostolat pur se fait importun ou tourne au travers: le lecteur
de journal à haute voix
peut se voir reprocher d'être fastidieux;
de même,
le cousin qui ne sait pas résister à l'attraction sans fin
du détail agissant sur lui, finira par s'attirer quelque remarque
désobligeante.
Les motivations adventices éventuelles (se délester du trop
grand poids
d'un enthousiasme solitaire; pour certains, faire le
savant), pour la plupart, sautent aux yeux. On s'en est tenu là.
Lécran de
ces motivations n'a pas été écarté. Aussi, ce qu'il dissi­
mule est demeuré, que je sache, inaperçu.
Rien ne servirait de consulter la psychologie . Elle ne saurait
répondre .
Et pour cause ! Le phénomène n'est pas de son ressort.
Quelle est
donc alors la nature de cette parole qui présente, qui
montre, souligne, expose, qui, ouvrant
un rideau, initie, révèle -
parole-geste? Quelle est la source d'un verbe tour à tour anodin et
promu à ces fonctions : enseigner, écrire?
Est-il permis d'avoir au moins
une idée de la source cachée où
le verbe prosélyte puise son ardeur?
Si la pensée ne se laisse pas décourager, si elle continue à
' . ' . . . avancer -pas a pas, puisque c est en terra zncogntta -, vient un
moment où elle découvre qu'elle s'est approchée d'un abîme. La
source est métaphysique.
Partir du partage, par exemple, puisqu'il est si souvent allégué.
Cette chose que
tend à l'autre la parole présentatrice, pourquoi
vaut-elle de lui être apportée avec, si souvent, impatience, insis­
tance?
Pour la raison que c'est une nouvelle venue inattendue
qui surgit au beau milieu de ce
qu'on connaissait déjà. Ce qui
est ne lui avait pas réservé la moindre place. Elle y fait
irruption .
Elle est neuve, absolument.
Personne ne l'avait dessinée en ima-
54 1 H E NRI RA YNAL

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gination. Elle frappe ainsi que le fait la surprise. La rencontre
imprévisible.
Sans doute, selon
le cas, doit-elle le prix qu'on lui accorde à sa
beauté, à sa subtilité, son ingéniosité, son astuce, voire à sa bizar­
rerie. Toutefois, son prix, tant qu'elle demeure à
faire connaître,
tient plus encore à cette qualité : elle est inédite. Bref, est partagé
ce qui étonne, quand ce n'est pas ce qui émerveille. Méditer le
partage n'a pas permis de répondre à la question, mais l'a dépla­
cée. Nous voici plus près de l'abîme :
en quoi l'étonnant nous
étonne?
Pourquoi fascine l'inédit?
C'était possible, et nous ne le savions pas. Là est la surprise. C'est
l'
inimaginé qui la produit. Jamais la pensée, rêveuse ou métho­
dique, n'avait rencontré, dans
ses allées et venues, cette possibilité.
Non, ni par hasard, ni au cours d'une recherche minutieuse. Le
fait divers, l'événement, les péripéties de l'aventure, son dénoue­
ment, le phénomène chimique
ou géologique, la propriété de la
cellule,
le dispositif technique, l' œuvre qui éblouit, laisse sans
voix, le détail curieux, jamais nous ne nous l'étions représenté,
même à titre d'hypothèse hardie. Aucun romancier
ou auteur de
science-fiction n'avait
vu apparaître, sur la scène de son esprit,
l'enchaînement de circonstances, la combinaison de facteurs, la
synthèse d'éléments, la configuration qui change tout.
Au sein de la réalité, pourtant, cela a surgi.
Qu'est-ce qui étonne, sinon une inventivité?
Soit, mais laquelle? Qu'est-ce
qui est inventif? Personne. Où l'in­
ventivité opère-t-elle? Nulle part.
Pourtant partout.
Tout se passe cependant, semble-t-il, comme si ce qui advenait
puisait à la Réserve infinie des possibles. Infinie parce que ce
qui
se réalise est plus précisément combinaison de possibles. Qu'est-ce
qui nous émerveille, sinon cette richesse inépuisable ?
Quand l'exploit nous fascine, notre admiration va, en fait, à
une imagination anonyme.
Oui, elle est adressée, sans qu 'elle en
ait conscience, à ce qui pourrait être appelé Puissance de Diversité.
HENRI RAYNALl55

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(Il me semble voir les branches, rameaux, ramilles de l'infini­
ment dense diversité néanmoins s'écarter, car il leur faut livrer
passage
à la pousse imprévue.)
Linédit qui surprend : en quelque sorte, des nouvelles de la
Possibilité.
Tout se passe, en deuxième lieu, comme si le mouvement de la
réalisation des possibles avait
son prolongement dans l'esprit des
hommes et trouvait une éclosion seconde dans l'énonciation .
C'est bien pourquoi éprouvons-nous le sentiment d'une injus­
tice lorsque l'interlocuteur dédaigne ce
dont nous lui faisons part.
Un affront -lèse-réalité - est commis.
De même, il y a un enjeu dans la recherche de l'adéquate for­
mulation. Justesse
du verbe est justice. Il y a une responsabi­
lité
du dire . La fleur accomplie est dans l'attente d'un autre
accomplissement.
D 'avoir
longuement réfléchi à l'apostolat pur n'a pas eu pour
effet de m'a ider à trouver le néologisme qui le désignerait mieux
que par ce syntagme qui peut déconcerter. Je vous livre les
appellations
qui me sont venues à l'esprit, sans qu'aucune l' em­
porte .
Se sont présentées : la parole obligée (elle l'est deux fois, car elle
s'accompagne
d'un sentiment de néce ssité et puisqu'elle répond
à l' inédition qui s'offre comme un don) ; la parole exposante,
publiante, passeuse, livrante, apparitrice; transporteuse, ou parole­
véhicule; déictique, didacte; révélante;
la parole-index (c 'est le
moment de remarquer que la monstration est capable de se dis­
penser de l'invitation verbale expresse, instante,
du « Regarde! »);
la parole servante. (Faut-il préciser que son désintéressement
ne lui interdit pas d'être fière de l'office dont elle s'éprouve
chargée?) D'autres
que moi seront peut-être mieux inspirés.
56 1 H EN RI RA YNAL

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J'aurais aimé aussi que le mot que je cherche sache dire l'étrange
petite possession, car c'
en est une, que chacun de nous a connue
et connaîtra, même
si son degré d'intensité varie considérable­
ment d' un individu à l'autre.
Possession métaphysique : à la surface
du concret (semblable à
celle d'
un lac gelé), sans prévenir, s'est ouvert un trou où affleure
la
nuit de !'Énigme .
Car, y aurait-il émerveillement sans le Mystère?
La lumière
entourant la merveille repose sur la nuit de
!'Énigme ; en provient.
HEN RI R AY N A Ll 57

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ÉNIGME
AMOUR
Celui que l'on aime cl' amitié amoureuse n'est ni seulement un
ami, ni un amant -nous voici dans ce domaine dangereux de
l'entre-deux qui n'a rien à voir avec le côté raisonnable
du juste
milieu .
Car le mot manquant devrait suggérer à la fois la dou­
ceur
et l'excès, la confiance et l'inquiétude, selon qu'ils' agit d'une
communion de pensée rassurante ou d'une attente exigeante, ou
des deux. Ami? Oui, certes, mais ... Amant, plutôt? Alors tout
pourrait basculer dans les complications sans fin de la relation
charnelle
où l'on ne sait pas exactement ce que l'on veut ni où
l'on en est à cause des caprices du corps.
Veut-on que l'ami reste seulement
un ami? Mais alors ne man­
querait-il pas au sentiment sans nom, de façon aiguë, le petit
aileron
du désir qui, comme celui du requin, traverse les flots de
façon tranchante ?
L amitié amoureuse se rait-elle immatérielle,
privée de corps?
Ou bien l'ami serait-il tout simplement un
amoureux légèrement blasé, éprouvant le connu, le déjà ressenti;
quelque chose entre le
bonheur conjugal et la longue liaison,
quelque chose
qui fait partie des années qui passent avec frustra­
tions et bonheurs ?
Mais non. Lamitié amoureuse ne
se soucie guère du bonheur
car elle se soucie de !'Autre. Elle naît brusquement sans crier gare.
C'est une ardeur indicible,
un désir sans achèvement -une émo­
tion cachée, auréolée de secret,
tout ju ste si la personne concer-
58 1 DI AN E DE MARGER IE

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née, aimée de cette façon, doit être mise au courant. Rien ne
profite plus
à ce sentiment que le silence et l'imagination qui
embellissent les moments partagés -partagés sans définition ni
discours. Être, c'est tout. Avec ce je-ne-sais-quoi d'intense qui
donne un piment spécial à chaque inflexion de la voix : oui, la
voix
peut trahir cet étrange sentiment qui, loin d'être simple, par­
court la gamme infinie des nuances de l'amour.
Il n'y a pas
qu'une forme d'amitié amoureuse, ce qui com­
plique encore les choses. Il y a celle
qui s'est installée entre
les êtres lors de longues conversations, de promenades dans le
doux plaisir des propos et des paysages, qui, tout simplement,
se
nourrit d'habitudes, et pourtant, même cette version « rassu­
rante
» et paisible où l'on boit un verre de vin blanc ensemble,
où l'on écoute de la musique en rêvassant ensemble, où l'on
éprouve un certain trouble à se comprendre n'est pas exempte de
jalousie.
Ce que l'on partage ainsi, ne veut-on pas être seul(e) à
le faire? Le terme d'amitié, dans sa naïve (ou sournoise) compli­
cité, ne suffit pas à définir cet échange constant. Finalement,
cette entente cache
un plaisir susceptible, une légère sensation
de
manque, une pointe empoisonnée d'anxiété à l'idée de l'in­
trusion
d'un tier s ou à celle de l'oubli (rien ne dégoûte plus
l'amitié amoureuse
que la notion d'éphémère). C'est un senti­
ment qui ne meurt en rien pendant l'absence. Et pourtant, au
téléphone par exemple, celui ou celle qui reçoit le coup de fil
toujours attendu s'inquiète : sa voix est-elle toujours pareille?
Pourquoi a-t-il (ou elle) parlé si peu, si précipitamment? (Se
rappeler le
coup de téléphone émouvant du narrateur avec sa
grand-mère dans
La Recherche de Proust.)
Autre aspect de l'amitié amoureuse, bénéfique celui-là : elle
se nourrit d'un rien, d'une carte postale, d'un regard; elle gran­
dit dans le vide; elle influence la couleur du temps, de l'uni­
vers, devient des mots -pas seulement des mots volants, mais
DI AN E DE MARGER IE 1 5 9

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des signes écrits; elle pousse à la méditation, à l'imaginaire et à la
création. Elle dépasse sa propre personne.
Mais parfois l'inquiétant versant
del' amitié amoureuse ne cesse
de la tirer vers les tourments de la passion avec
ses interpréta­
tions sans fin -
un véritable délire. Déjà, le fait de ne pas avoir de
nom bien à elle, simple comme un dard, projette une ombre, ins­
tille une soif, sème
le doute . Après tout, c'est un sentiment flou,
violent, multiple, ambigu. Ambivalent parce qu'il y a l'Autre mais
il y a moi. Surgit le spectre destructeur d'une volonté frustrée de
fusion. Et, avec l'obsession meurtrière de la symbiose parfaite,
arrive la cohorte des maladies de l'amour :
où est-il, que fait-elle;
pourquoi est-il
en retard? pourquoi n'écrit-elle pas? Et cela conti­
nue avec la nostalgie de l'idéal, le besoin de dévorer , de vampiri­
ser l'autre, l'insatisfaction, l'amertume, la jalousie; alors les trois
termes
qui devraient n'en former qu'un seul - l'amitié, l'amour
et la fusion -entrent en guerre et en destruction. La lucidité ne
sert plus à rien . Lespérance et la charité s'évanouissent.
On a
beau
se tourner vers les exemples célèbres comme Montaigne et
La Boétie, ou comme Barbey d'Aurevilly et Trébutien, on reste
s ur sa faim. Cette amitié tant vantée entre Montaigne
et La Boétie
(remarquablement analysée par Jean-Michel Delacomptée, dans
Et qu'un seul soit l 'ami), le « parce que c'était lui, parce que c'était
moi
» n'établit-il pas une certaine distance? Un désir d'identité
intacte?
À l'inverse, La Boétie ayant surtout séduit son public par
la parole, nous ne
le connaissons guère qu 'à travers Montaigne.
Dangereuse fusion
où le chiffre 2 devient un! Comme nous ne
connaissons Trébutien
qu 'à travers Barbey d'Aurevilly . Il y a bien
les lettres flamboyantes de Barbey à
son ami indispensable qui lui
fournissait tous
les renseignements nécessaires à son œuvre et à sa
gloire, mais rien ici, aucune confession de Trébutien, rien ne reste
sauf ce que le remarquable préfacier de cette
« correspondance » à
une seule voix, Philippe Berthier, nous
en dit (Lettres à Trébutien).
60 1 DI AN E DE MA RG ER IE

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Parfois je m'interroge tellement sur l'amitié amoureuse qu 'elle
finit
par s'incarner en une forme blanche, fantomatique, que je
nommerai A.A. Souvent celle-ci
se rebelle : « Quoi! On voudrait
me réduire
à un seul mot! Serais-je, moi, si multiple, identifiée
comme on ose le faire des typhons enragés baptisés d'un prénom,
comme
on le fait des bateaux qui risquent de sombrer! Je me
trouverais enfermée dans
les pages d'un dictionnaire ; j'aurais des
jumelles
comme les synonymes, une origine fixe due à l' étymo­
logie! Je serais citée, utilisée, galvaudée, devenue
une recette de
bonheur,
un parfum ou un vin? On pourrait me contraindre en
me diminuant! Mais toi, conclut-elle, toi qui me parles si sou­
vent de Barbey d'Aurevilly, n'as-tu pas
lu son récit Une histoire
sans nom?
Nommer en unifiant, c'est trahir le virtuel, tronquer le
possible, limiter le sens.
Non, je veux rester le secret de chacun,
une énigme,
et même ce mot , pourtant si beau, ne me suffit pas
puisqu'il ne suggère pas l'amour. Décidément, je ne vois aucun
terme auquel
on pourrait me réduire. »
À peine A. A. repartie, je me dis qu 'elle n'a pas tort. D'être
« raccourcie » à ce point la flétrirait comme ces ailes d'un papil­
lon dont le corps, transpercé d'une épingle, reste exposé sur une
planche.
DI A N E DE MARGERIE 1 61

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ENTRE-DEUX
POUVOIR
« Excuse-moi, je n'ai pas pu venir hier.
-
Tu n'as pas pu.
-
Pas pu.
-
Tu n'as pas pu venir, ni prévenir.
-
Oui, parce que c'est au dernier moment que je n'ai pas pu.
-
Au dernier moment, oui, je comprends.
- Ah, merci.
-
Tu ne peux pas savoir à quel point je comprends.
- À ce point? ... Qu'est-ce que tu comprends ...
- Qu'au dernier moment tu n'as pas pu. Ni prévenu.
-
Oui, bon, je m' en excuse, voilà!
-
Oh non, ce n'est pas ça.
-
Quoi alors, qu'est-ce qui pose problème?
- Rien, puisque je te comprends.
-
Oh là là! ... Je voulais venir mais finalement j'avais autre
chose. - Ah, autre chose.
- Autre chose, oui. Je suis libre, après tout.
- Ah, libre .
- J'ai
ma vie, non?
- Ah, ça.
-
Tu vois, je savais que tu ne comprendrais pas. Pour ça que je
' . ' ne t a1 pas prevenu.
- Bien entendu.
62 1 JEA N-PHILIPP E OOMECQ

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- Oh et puis quoi, il faut admettre la liberté de chacun!
-
Oh celle-là, on ne fait que ça.
-
Pourquoi, il y en a une autre?
-
Tu poses la question.
-
Oh et puis quoi, je suis libre, non?
- Oui. La prochaine fois dis que tu ne pveux pas. »
JE AN-PHILI PPE DO M ECQ 1 63

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ENVERS
OCCIPUT
Elle vient d'ouvrir la porte . Je l'attends. Je sais que c'est elle.
Son corps traversera la paroi de pierre qui nous sépare
du monde
extérieur. Elle entre lentement. Je la regarde. Je sais que c'est
elle. Je la connais,
comme si je l'avais peinte. Elle ne sourit pas
(comme
on aurait pu s'y attendre en pareille ouverture). Elle ne
sourit qu' exceptionnellement, c'est là ce
qu'on remarque d'elle,
avec
le temps (et comme en creux).
Elle me regarde, et je me fixe sur ses yeux, gris-verts, qui savent
dans l'intensité de leur éclat laisser vivre
une étincelle d'indiffé­
rence, exactement corrélée à l'absence de sourire . Absence n'est
pas le terme juste :
il y a une promesse de sourire à la commissure
des lèvres,
qu'on n'aura de cesse d'espérer et, partant, de faire exis­
ter. Elle a
noué ses cheveux avec une savante maladresse, sages et
fous ensemble, sous l'indocile ruban. Elle est brune (l'ai-je dit?),
mais
le soleil boucle parfois des reflets acajou. Sur ses joues, un
soupçon de fard, et un liseré de khôl aux paupières. J'aime son
nez droit, finement pointu, qui respire l'appétit
du monde et des
êtres. Je sais que c'est elle,
et je la connais.
Avec cette lenteur des gestes qu'elle a choisie
en toutes choses,
elle referme la porte. Son corps pivote,
comme si elle se dépla­
çait dans de la ouate.
Ses fesses sont intelligentes (certains s'éton­
neront -à tort -de l'adjectif), je les regarde, le temps dilaté de
cette volte. Son dos pourrait onduler, ce qu'il ne fait pas : droit,
presque raide,
comme s'il posait.
64 1 FRANK LANOT

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Mon regard remonte jusqu'à son cou, sa nuque, que le lien
viride dans
ses cheveux laisse découvert : « tu as un cou de
déesse
», lui répétait un de ses anciens amants, un imbécile, mais
. . . qui voyait JUSte.
Le temps d'une brassée de secondes, je ne vois plus son visage,
qu'elle a tourné vers la porte.
C'est l'arrière de son visage qui
s'offre à moi, de la
nuque au sommet du crâne. Un bulbe de chair
et de cheveux,
un galbe gracieux (je pense au vers de Baudelaire
« On dirait un serpent qui danse / Au bout d'un bâton », sou­
vent, allez savoir pourquoi,
un vers de Baudelaire me transperce
la tête, alors je me
le récite « On dirait un serpent qui danse / Au
bout d'un bâton»), une courbure pourtant nette, et franche.
Elle poussa la porte qui toussota
sur ses gonds et se ferma dans
un clappement métallique. Puis nous avons bu du chablis en
léchant une glace à la vanille .
Pour la première fois, j'avais vu l'arrière de sa tête. Son crâne ?
Pas seulement. Locciput? Pas non plus. Le dos de sa tête, l'ar­
rière
de sa face : curieuses périphrases, qu'on n'emploie qu'avec
une
moue de la lippe.
Mon ami Michel, qui est néanmoins médecin, m'enseigna qu'il
existe des
«os innominés». Joli mot. J'ai aussitôt aimé cet inno­
miné d'elle qui avait tant captivé mon regard le jour où elle avait
fermé la porte. (Je
me souviens que c'est après, en fait, que l'image
s'est imposée à
moi : comme si elle avait pris le temps de mûrir,
pour s'ancrer enfin.)
La médecine anatomique, dans sa lucidité taxinomique, connaît
la face, à quoi elle fait correspondre (revers
de la médaille) le côté
pile de la tête, l'occiput.
Tout est bien clair : les mots sont là pour
vérifier que les choses ne se sont pas trompées de place, ni de sens.
La face, donc. Mais
qui parle jamais de la face de Paul, de
Pierre, ou de ma belle amie brune aux reflets acajou? La face du
Christ, oui. Une face de raie, certes . Ce que je vais lui dire en
FR ANK LA NOT 1 65

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face, OK. Mais point de face, dans les mots de tous les jours, parce
que nous avons préféré le
visage.
«Autour des vers tapis des visages sans lèvre ». Encore Baude­
laire.
Elle est assise, lisant distraitement
un gros livre plein de pages
traduites
del' américain et qui parle d'hommes et de femmes et de
désir
et de culpabilité. Je me glisse furtivement dans le salon. Je la
regarde. Elle ne
peut pas me voir. Ses seuls mouvements sont ceux
des pages qu'il faut tourner, et de la cigarette qui se consume
en
. ' . pouss1ere gnse.
Je la regarde. J'aime d'elle cet anti-visage qu'est la face arrière
de sa tête,
et qui n'a pas de nom. Des esprits simples diront à
quoi bon nommer ce qui n'a ni charme ni grâce? Et d'ajouter que
c'est, précisément, parce que cette partie
du corps n'a pas d'intérêt
qu'on n'a pas cru bon de lui donner un nom.
Je la regarde, et je dévisage la magie de cet anti-visage : il est le
miroir silencieux de
tout ce peuvent exprimer, de l'autre côté, ses
yeux, sa bouche, son front. C'est le jumeau impassible, qui porte
à voix basse ce que vit l'autre. C'est le double sans signe du ver­
sant opposé, mais
non sans expressivité. Sans le voir, je sais le sou­
rire qui ouvre
ses lèvres; sans le voir, je sais le clignement de ses
yeux que la fumée a suscité.
(Avez-vous pensé que
d'un dé à jouer, on ne voit que trois faces,
mais
qu 'on sait les trois autres?)
Je suis
un peintre du vendredi. Mes maigres toiles sont dépouil­
lées
et abstraites. J'ai eu le désir irrépressible de peindre l'envers
de ce visage .
Mon amie Nathalie m'a demandé si je connaissais Hammersh0i.
Un peintre danois, avec un o barré, si seyant . J'ai posé mes
pauvres pinceaux, et je me suis plongé dans les intérieurs gris pâle
de cet étrange bonhomme. Des portes, des fenêtres, des cloisons
66 1 FRANK LANOT

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et des couloirs. Et des femmes, énigmatiques. Les yeux fermés,
quand elles sont de face. Mais le plus souvent, presque toujours,
elles vous
tournent le dos. Robes noires, collerettes luthériennes,
épaules chastes. Le cou, la nuque, l' ourlé subtil des oreilles, les
cheveux attachés :
un monde de silence -celui des stilleben.
Nature morte, avec femme de dos. Beautés fragiles, statiques,
mais si vivantes.
Pensives, solitaires, fondues dans le décor austère
des demeures
du Nord.
Nous sommes allés à Copenhague. J'ai pris deux billets d'avion,
je t'emmène au bout du monde pour voir des femmes de dos. Elle a
posé son gros livre et a laissé sa cigarette fondre dans la coupelle.
Tu crois?
La femme
d'Hammersh0i s'appelait Ida. Il l'a peinte sous toutes
les coutures, inlassablement.
Et de dos. Nous marchons dans les
salles désertes
du Statens Museum de Copenhague . Nous nous
arrêtons longuement devant une toile parfaite, Ida de dos : elle
regarde la femme assise, figée et sensuelle ensemble.
Alors je
me recule, doucement. Je me décale un petit peu. J'y
SUIS .
Devant moi, deux femmes m'offrent leur cou, leur nuque, l' ar­
rondi suggéré des oreilles, la cambrure
en cheveux de leur crâne :
il y a celle que quelques grammes de peinture (et l'amour du
peintre) ont fixée sur le tableau, et celle - mon aimée - qui la
regarde.
Étonnante parenté. Deux contre-vi sages, indéfini ssables, qui
habitent vertigineusement tout l'espace.
Existe-t-il, en danois,
un mot manquant pour ne pa s dire ce
gouffre de sens
qu 'est l'envers du visage?
FR ANK LA N OT 1 67

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FAILLE
à B.
À l'origine du langage vit, repose ... à l'origine du langage se
trouve le mot manquant. Mot manquant que l'on retrouvera à la
fin
du langage. Puisqu'un jour, tu le sais, inévitablement le lan­
gage prendra fin.
Tu répliques que le mot manquant vit aussi au
milieu
du langage. Ben ... tu as raison. Le langage est entièrement
composé de mots manquants. C'est énorme .
Le langage est une
trame emplie de vide, une maille tissée d'air, un tissu solide de
trous. C'est évident le langage est
un trou
par où circulera
le sens.
Car dans tous les cas ce sont bien les trous dans la langue
qui permettent au sens (un filet de sens) de
se répandre, respi­
rer. .. Nous le savons,
le savions, n'avons pas oublié qu 'il n'y a
pas d'adéquation entre le
mot et la chose. Nous n'avons pas oublié
que c'est grâce à cet écart que
le langage existe. Sinon, peut-être
nagerions-nous dans l'Être, le Verbe
... ou l'animalité la plus
épaisse, qui sait, dans la plante. Nous évoluerions quelque part
sans doute mais pas dans le langage.
Qui lui s'exprime parce que
le mot ne coïncide pas avec ce qu'il évoque. Perte sur le réel. Gain
sur
le sens. D'ailleurs le signe lui-même n'est pas simple, n'est pas
plein : il
se balance, le signe, comme dans le vent, entre signifiant
et signifié, forme
et sens, désignation et désigné. Déjà, tu vois,
68 1 PHILI PPE RAYM OND-THIM ONG A

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dès le départ le signe (veuf de la chose à jamais hors d'atteinte) est
brisé, hanté
par le vide ... Le signe est une faille. Le signe est dans
sa faille.
Alors bien sûr armé
d'une pareille technologie on peut se deman­
der
comment faisons-nous, parfois, pour nous comprendre? Le
miracle sans doute (si ce mot voile la moindre réalité) est que
nous ayons
si souvent l'impression de nous comprendre! Mais sur
quoi? sur quelle base? Sur qui ou quoi reposent nos innombrables
et mutuelles compréhensions ?
C'est là (rendu
au bout de la falaise) que je vais t'étonner, peut­
être, que je vais te surprendre en te confiant dans
un élan aveugle
que malgré tous
ces trous, gouffres, failles ou malentendus quo-
tidiens, rien,
tu m'entends, aucun abîme aucune chimère ... nul
dragon tapi
au fond des cavernes ancestrales du langage ... ne
m'empêchera
de te dire ... combien ... où que tu sois, quoi que tu
fasses ... avec une infinie tendresse .. .
. ' . Je pense a toi.
PHILI PP E RA YM ON D -THIM ONG A 1 69

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FLOU
SENTIMENT
Il me semble parfois que tous les mots manquent qui décriraient
correctement les sensations et certains sentiments. Absent aussi
le terme qui désignerait la nature
d'une certaine espèce d' émo­
tion que faute de mieux je qualifie de
sensation-sentiment : celle
qui
produit un effet physique et psychique. r en veux pour preuve
cette expérience, fréquente chez les écrivains voulant décrire l'une
des trois émotion s que je viens de désigner,
émotion qu'ils se sou­
viennent parfaitement avoir éprouvée -
et donc il de vrait être aisé
de l'exprimer
maintenant- , quand soudain ils s'aperçoivent com­
bien la tâche est diffi cile, voire impo ssible.
Un exemple? Je me
rappelle avoir ressenti, dans sa plus cruelle vivacité, l'inquiétude
sentimentale :
un dont j'étais amoureuse, follement, et qui, peu
en importe la raison, décidait (si tant est que ce genre de chose
se décide) de s'éloigner . Oh , l'inquiétude alors! Lorsqu ' un jour
j'ai voulu la prêter à un personnage, impossible d' en convoquer
un souvenir assez ex act. Pourquoi? Alors que cette sensation­
sentiment (car elle avait bien une composante physique, ventre
et ple x
us solaire étreints, souffle court) avait laissé en moi une
trace complexe et vive,
il m'était impossible de la décrire car elle
possédait, lorsqu'elle s'était manifestée, le caractère d'
une odeur :
reconnaissable entre toutes mais dépour vue d'ancrage dans le lan­
gage.
Or qu ' est-ce qui permet à la mémoire de retenir les senti­
ments?
Les mots . Si je puis les enrober d'un vocable , et ainsi les
circonscrire, les différencier, leur
donner une identité (tel signi-
70 1 B E LIN DA CA NN O N E

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fiant et nul autre), ou si je puis à la rigueur inventer une méta­
phore assez précise
pour qu'elle témoigne et (se) fixe, je m'en
souviendrai au
point de pouvoir ensuite les décrire. Sinon ...
Cette inquiétude amoureuse, je sais qu'elle s'attaquait à mon
corps, tout en me faisant mal psychiquement (c'est ainsi, l' expres­
sion
avoir mal, qui relève habituellement d'un registre physique,
peut aussi, étrange impression, concerner la psyché -ah, voyez
comme j'essaie
quand même ... ). Plutôt qu'inquiétude je devrais
peut-être dire
détresse, oui, détresse, comme on dit détresse respira­
toire
(le dit-on?). Voilà, j'ai l'impression d'avoir un peu progressé
en évoquant la détresse, mais m'aurez-vous comprise ? Sans doute
le croyez-vous, par analogie avec votre propre sentiment dans
semblable situation, analogie qui
donne l'illusion qu'on s'entend.
Mais avons-nous réellement éprouvé la
même chose? Qui sait?
Ce mystère, qui est infirmité ontologique : ne pas savoir ce qu'il y
a vraiment dans la tête d'autrui
...
Du reste, tout le registre de l'amour tombe sous ce défaut de
désignation : car enfin, qui a jamais cru être clair,
ou précis,
lorsqu'il parlait
d'amour? («Je t'aime, ma chérie -C'est-à-dire,
mon trésor? ») Les mots nous manquent qui pourraient expo­
ser les subtilités
du sentiment amoureux qui est aussi divers qu'il
connaît d'objets
et de circonstances. C'est par pure commodité,
on le sait bien, qu'on utilise amour comme si le mot avait un sens
déterminé. Il n'est pas impossible
qu'on ait écrit tant de romans
d'amour pour essayer, au cours de vastes déploiements, d'éclairer
chaque fois
un des aspects de ce sentiment : circon stances, carac­
tères, psychologie, époque,
et tant d'autres paramètres ne seraient
que les éléments
d'une minutieuse enquête visant à saisir ce que
le personnage signifie qu and il prononce ces trois petits mots, «Je
t'aime ». En outre, les pures sensations ne sont pas moins pro­
blématiques : lorsque je dis
«J'ai chaud », chacun me comprend.
Mais quel degré de chaleur, quels effets sur
mon corps, sur ma
psyché et, surtout, n'y a-t-il qu'une sensation de chaleur?
BE LIN DA CANN O NE 1 71

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Il faut donc reconnaître que la façon de manquer, pour les mots
de ce registre, est particulière en
ce qu 'elle porte, si l'on peut dire,
sur de
l'excédentaire. Il existe bien des termes qui évoquent ce que
l'on cherche à dire, mais ils le font de façon si générale et, par­
tant,
si vague , qu 'on peut considérer les signifiants en excès (de
signification)
par rapport à ce qu'ils dé signent (comme un panta­
lon trop large ? Oui).
72 1 BE LIN DA CA NN ON E

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FUITE
EXIL
Tous les exilés, fugueurs, déracinés et autres déplacés ne sont
pas nécessairement condamnés,
comme ces mots le suggèrent,
au malheur et
à l'errance. Parmi eux, il en est qui, ayant déli­
bérément choisi de ne pas
se retourner sur un pays perdu, ne
semblent pas habités
par le génie du lieu et la fable des origines.
Nul clocher n'a sonné fortement à leurs oreilles cl' enfant au point
de continuer à retentir jusque dans leur vieillesse. Nulle colline,
nul vallon ne les relie
à des aequales, à une quelconque opéra­
tion unique de l'ordre
du berceau, de la famille ou de la phra­
trie ,
à tout ce qui lie indi ssolublement à une fidélité exclusive, à
l'entre-soi d' une cité charnelle. Ils ne se sentent pas implantés à
vie dans
un paysage . Pour eux, prendre le large a été au contraire
une question de vie
ou de mort. Un départ les a recréés .
Ces êtres légers, aériens, étrangers au fétichisme des racines,
préfèrent l'affinité
à la confinité, le vaste monde à l'habitude héré­
ditaire. Ils
se répartiss e nt essentiellement en trois sous-espèces.
D 'une part des fugueurs insatisfaits
par leur condition autoch­
tone : las de boire
à des sources trop abondantes , rassasiés par la
tradition ancestrale
d'un peuple renommé, ces ingrats étouffent
dans
le carcan de l'affiliation et de l'assignation au passé. D'autre
part des expatriés involontaires, irrémédiablement jetés hors
de leur pays par la cruauté de !'Histoire.
Pour leur salut, ils ont
décidé que l'origine est en avant, dans l'avenir qu'on se forge soi­
même. Enfin, des victimes natives de l'outrage géographique,
JEA N-PI ERRE MART IN 1 73

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issues de petites nations dont l'existence même est une ques­
tion. Ils
ont plus que d'autres pâti de la contingence du monde.
Certains d'entre eux font face avec
un héroïsme cosmopolite -
ainsi Cendrars le Suisse errant
ou Michaux le Belge honteux.
Tous ceux-là
ont en commun une attitude existentielle dont la
langue
commune se refuse à considérer non seulement la vertu
éventuelle, mais la possibilité même. Ils ne peuvent se résoudre à
l'idée qu'
« un homme est de son extraction, un homme est de ce
qu'il est
» (Péguy) ou encore, que nous serions « la continuité de
nos parents
» (Barrès). Avec eux, au contraire, une autre chance
apparaît :
«apercevoir les hommes en dehors de la situation où
ils sont campés, laisser luire le visage humain dans sa nudité »
(Levinas).
Le regard des autres les désigne volontiers comme des traîtres .
On les accuse de désertion. Le psychanalyste verra en eux une
blessure refoulée. On mesure rarement la force ascendante qu'au­
torise leur choix. C'est
qu 'ils dérangent. Ils jettent un défi à notre
raison identitaire . Mieux, ils manifestent peut-être une qualité
proprement humaine, celle
d'une âme volatile capable d'échapper
aux contraintes animales
du territoire. À noter que ce phénomène
prend toute son ampleur dans les conditions de la modernité :
à des époques anciennes
qui nouaient l'individu à la commu­
nauté, on pouvait difficilement imaginer, entre les deux, une
dissociation.
Ce pourquoi, à cet endroit, la langue française, reliée à des
mœurs anciennes
et presque immuables, n'a pas de mot. Cette
leçon
de « l'expatriation heureuse » (N abokov), cette sa gesse para­
doxale
d'un saut hors de l'environnement, du paysage familier
et des proches (Conrad, Gombrowicz), cette contre-morale d'un
arrachement à la ville natale loin du « pays pestiféré » (Beckett),
la langue française la récuse
ou la relègue dans une position infé­
rieure
et privative. Dépaysement est un mot faible, et déracine­
ment,
un mot inexact pour dire l'exaltation d' une renaissance.
7 4 1 JEA N-PI ERRE MART IN

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On s'étonnera au passage du fait que cherchant dans ces contrées
un autre jeu verbal qui puisse élargir la question, deux philo­
sophes n'aient rien trouvé de mieux, dans leur louable effort,
qu'un concept destiné à écorcher la bouche de maint thésard
juvénile : déterritorialisation.
Les écrivains eux-mêmes sont sur ce plan mal outillés. Lorsque
Georges Hyvernaud écrit :
« Non, le déracinement n'est pas un
mal. C'est l'embourgeoisement qui est le mal », on voit bien qu'il
lui a
manqué un mot. De même lorsque Simone Weil déclare
dans
La Pesanteur et la Grâc e :
Il faut se déraciner. Couper l'arbre et en faire une croix, et
ensuite la porter tous les jours .
Il ne faut pas être moi, mais il faut encore moins être nous .
La cité
donne le sentiment d'être chez soi.
Prendre le sentiment d'être chez soi dans l'exil.
Être enraciné dans l'absence de lieu.
Se déraciner socialement et végétativement.
S'exiler
de toute patrie terrestre.
Et lorsque Gide, en réponse à Barrès, propose de « mesurer la
valeur
d'un homme au degré de dépaysement (physique ou intel­
lectuel) qu'il est capable de
maîtriser », il décrit lui aussi, face à la
pesanteur de l'appartenance, le rêve majeur
d'un envol et d'une
/\ grace.
Quel mot dira un départ libérateur, la fuite salutaire d'un
expatrié qui ne se retourne pas, d'un Orphée qui va de l'avant
et ignore la nostalgie,
non par désinvolture mais pour se refaire
une peau ailleurs , dans
une vie nouvelle, parce qu 'il le faut, parce
qu'il
le doit à sa santé qui refuse la rumination, à son av enir qui
n'est pas
un destin ? Comment dire le contraire de la nostalgie ?
Comment signifier que l'exil peut être un royaume?
JEA N-PI ERRE MART IN 1 75

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GRATITUDE
EXISTENCE
Je suis souvent « grate », mais ne peux ni le dire, ni l'écrire, car
l'adjectif « grat(e) »n'existe pas. Pourquoi? Parce qu'il est peu
euphonique? Bien d'autres existent, qui le sont aussi peu. Parce
qu'on risquerait, au masculin, de le confondre avec gras? Le fran­
çais regorge de telles homonymies. Il manque, sans raison .
On
m'objectera que nous avons « reconnaissant » : or c'est justement
ce
qui distingue ces deux mot s , le mien, absent de notre langue
(mais pas de toutes,
en anglais on peut se dire « grateful », et c'est
au contraire
«reconnais s ant » qui fait défaut), de l'autre, bien
réel, c'est leur différence qui
me fait préférer - et donc regretter -
le premier.
Être reconnaissant, c'est accuser réception
d'un bienfait précis,
dû à quelqu ' un de précis; une terminologie qui lorgne du côté du
juridique, évoque ces bouts de papier graisseux qui circulent dans
les romans réalistes : les
« reconnaissances de dette ».
Celui ou celle qui se sent plein de gratitude (oui, la périphrase
est possible, mais elle impose déjà à celui
ou celle qui l'emploie
un e ffort, un contournement incompatibl e avec la spontanéité,
l'élan qui commande d'exprimer cette gratitude), celui
ou celle­
là ne reconnaît rien ni personne en particulier : il/ elle éprouve
l'urgent besoin de remercier
pour la joie qui le submerge. Mais ce
merci n'est pas adressé; le bienfait qui l'a motivé n'est pas réduc­
tible à l'individu qui l'a procuré, il dépasse la simple relation à
l' autre.
7 6 1 JULI E WO LKE NSTE IN

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Dans les bras d'un être aimé, devant une œuvre d' art , si on
se sent grat(e), ce n'est pas seulement à l'amant(e) ou à l'ar­
tiste
qu'on le doit. Et même si, dans un premier mouvement,
on le croit (sans pour autant songer à formuler une quelconque
«reconnaissance »), même si l'autre, amant ou artiste, a en effet
favorisé ce
moment de « grâce », on sait intimement que la joie
ressentie est
un cadeau d' une autre sorte, qui trouve sa source ail­
leurs,
et d'abord en nous.
JU L IE W OL KE N STE IN 1 7 7

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HIRONDEAUX
ÉTOURNELLES
J'aime que les noms de choses, en français, soient ou fémi­
nins
ou masculins . Cela oriente, arrange, autrement qu'on pour­
rait vouloir,
tout le discours qu'on a dès qu'on emploie ces mots.
C 'est
une contrainte dont il faut s'accommoder dès qu'on écrit ...
un peu comme quand on veut se saisir des objets du monde : dif­
ficile de parler
du tremblé liquide d'une pomme, ou de l'élasticité
d'un tabouret en bois. Possible cependant ... ainsi Dali peint-il
des montres molles, et
Paul Éluard des oranges bleues pas moins
familières que
les chevaux de même couleur dans un tableau de
Gauguin. Moins facile
de changer le genre des mots, on s'en aper­
çoit
tout de suite quand on essaie d' im aginer soleil au féminin et
lune au masculin comme en arabe et en allemand.
Il me
manque en français la possibilité d'utiliser comme je veux
n'importe quel
mot dans l'un ou l'autre genre, ou, comme le plus
souvent
en anglais, de façon neutre. En fait, dans notre langue
natale, tous les mots des langues étrangères ne sont-ils pas des
mots manquants, puisque toujours ils
portent en eux autre chose
que les mots
par lesquels on pourrait les traduire en la nôtre?
Et concernant le genre encore, il me manque souvent le nom
femelle ou mâle de beaucoup d'animaux, d'oiseaux ou d'insectes
vivants .
Et pas facile (comme pour soleil et lune) de dire le fourmi
(encore que je pense avoir
entendu dire « un fourmi » dans le
nord des Deux-Sèvres) ou la corbeau et la rouge-gorge (et là je
peux recourir à
mon patois natal et dire la grolle ou la penique,
78 1 JAM ES SAC RÉ

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mots qui ne déparent pas, me semble-t-il, le français). Ou alors il
faudrait inventer des « étournelles » et des « hirondeaux ». Si ces
mots me manquent c'est parce que passer du féminin au mas­
culin,
ou l'inverse, colore tout autrement, en son sens aussi bien
que
pour le vocabulaire qui vient dès qu'on a embrayé sur l' un ou
l'autre genre, l'ensemble du poème. Si je veux vraiment féminiser
par exemple
mon vers, je suis obligé de changer d'oiseau ... ce qui
n'est pas sans conséquence
non plus. Mais va savoir ce qui permet
la plus belle venue de
ton poème entre sujétion aux contraintes et
folie de libertés dans le maniement de ta langue?
JA MES SACRÉ 1 79

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HONTE
AUTRUI
501
J'ai toujours tant aimé Tennessee Williams. Mais pour jouer
Tennessee Williams il faudrait pouvoir échapper
à l'hystérie, aux
muscles, au kitsch,
au cuir, aux sanglots longs, aux hoquets, à Jeff
Kaons,
au rimmel qui coule, à la complaisance, à Pierre et Gilles
et aux paillettes.
Que d'acrobaties .
De chaque côté du chemin mièvrerie et grotesque vous guettent
en ncanant.
J'ai toujours tellement aimé
les auteurs qui marchent sur un fil.
Et quand j'ai vu il y a vingt ans ce jeune type jouer le rôle de
Val dans
La Descente d'Orphée (Val : le bel étranger ambigu dans
son blouson en peau de serpent), j'ai ressenti quelque chose que
je n'arrivais pas
à nommer. Mais à l'époque il me manquait beau­
coup
de mots . Alors cette défaillance ne m'a pas accablée.
Et c'est parce que le mot qui me manque me manque depuis si
longtemps que j'ai toujours pensé ne pas être la seule qui souffre
de son absence.
C'est un mot qui dit la honte pour l'autre.
La
honte que je ressens quand je vois quelqu'un tomber dans
les écueils qu'il aurait pu éviter, cette honte qui est un mélange de
gêne
et de dépit ressenti pour avoir été témoin d'un naufrage est
un sentiment si trouble qu'il m'a toujours laissée pantoise. Car si
je peux me sentir concernée et gênée quand j'assiste aux débor­
dements indécents
et/ou éthyliques de l'un de mes amis, en quoi
80 1 VÉRONIQUE 0VALDÉ

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au juste ma dignité serait-elle mise à mal quand je vois un comé­
dien jouer atrocement mal? Je pourrais ressentir une déception
du même acabit en entendant cet homme se servir de ce que sa
femme lui
dit pour en séduire une autre -parce qu'elle lui a tant
de fois répété que la chemise bleue qu'il porte ce soir va si bien
avec
ses yeux.
Ou alors il m'est tout aussi pénible de voir un patineur artis­
tique rater son triple axel.
J'ai toujours pensé que la
honte avait à voir avec l'orgueil ou
avec le déshonneur -je me sens ridicule parce que je ne suis,
à mon grand dam, pas à la hauteur de la situation. Mais pour­
quoi mon orgueil est-il blessé, pourquoi me sens-je déshonorée
en regardant ce pauvre garçon maltraiter Tennessee Williams, cet
homme bafouer la confiance de quelqu'un que je ne connais pas
et ce patineur
dont je n'ai cure se vautrer sur la glace?
C'est
un sentiment d'une telle ambivalence et si unanimement
partagé que l'absence de ce mot qui dirait le déplaisir et le malaise
à assister à ce qui est malséant et inconvenant reste pour moi un
' mystere.
VÉRO NIQUE OV ALDÉ 1 81

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À force de tournoyer depuis des siècles au-dessus de nos têtes
et le plus souvent en rase-mottes,
tu as fini par prendre du plomb
d 1 , ·1 ~ ' ans ai e
.. . IBERTE .
Je n'écrirai donc plus ton nom sur mes cahiers, ni mes tablettes,
ni mes écrans d'écolier.
À quoi bon d'ailleurs l'écrire puisque tu n'es plus de ce monde !
Puisqu'on t'a enterrée en grande pompe il y a de cela bien des
, annees.
Enfin,
on n'a enterré que B, R et T.
Car les voyelles étant paraît-il l'âme des mots, c'est en tout cas
notre tradition qui l'affirme, on n'enterre généralement quand
tout a été dit, redit et épuisé à leur sujet que des consonnes .
Exit
donc B, R et T.
Et bienvenue à 1, E et É .
C'est à cet instant précis de la cérémonie, celui del' adieu ferme
et définitif
à B, R et Tet des souhaits de bienvenue concomitants
à 1, E et É, que se produisit un léger incident protocolaire.
Le E du milieu, privé de la compagnie du R qui en faisait dans
IBERTÉ un E ouvert, ouvert entre autres sur le monde et dont on
aurait tant aimé continuer de se gargariser à la face dudit monde,
se referma sur lui-même, se recroquevilla et se transforma du
même coup à la grande consternation des officiels présents en un
E muet. Muet de douleur peut-être. Mais néanmoins muet. Ce
qui contraria singulièrement le discours du président. Car un E
82 1 PI ERRE CL EITMAN

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muet ne se prête pas volontiers au jeu d'une éloquence, même
présidentielle. Et si le gargarisme prévu fut maintenu (il était trop
tard
pour l'annuler) il ressembla plutôt à une série de couacs assez
dérisoires .
Puis il n'en resta pas là, ce diable d'E muet! Ou plutôt d' appa­
remment muet . Car on s'aperçut très vite que son handicap
n'était
qu'une posture destinée à le faire valoir, à le faire mous­
ser
en tant que victime . Et surtout lui permettre de provoquer, en
tirant parti de son statut victimaire, une série impressionnante de
dégâts
dont notre langue peine encore à se remettre .
Il
commença par débaucher discrètement, proximité alphabé­
tique oblige, le
É de GALITÉ ainsi que le E et le É de TERNITÉ.
Il communiqua sans doute par signes avec eux, leur fit même
de l' œil : l' œil du E muet est connu pour son pouvoir expressif
Il parvint
en tout cas à les convaincre d'abandonner leur poste
en laissant
tomber les consonnes minables qui les entouraient.
Elles étaient mortelles
donc qu antité négligeable. À quoi bon les
soutenir? Lambeaux de chair en instance de décomposition ou
squelettes en puissance : il n'y en avait pas une pour rattraper
l'autre!
Les deux E et les deux É unirent ainsi leurs destins pour former
une espèce d'association fantomatique
qui n'appartiendrait plus
vraiment au
monde d'ici-bas sans toutefois le quitter tout à fait.
Délaissant avant terme
ce monde des mots qui avait été jusque­
là leur raison d'être mais
continuant néanmoins à le fréquenter.
Pour ainsi dire en roue libre. En qualité d'ectoplasmes dépourvus
d 'affectation mais
non de nocivité !
Il serait fastidieux de décrire
comment ces quatre lascars réus­
sirent à s'introduire
au cœur des mécanismes les plus intimes de
la langue
pour les détourner, les faire fonctionner à leur profit
exclusif
et finir par les démolir en les faisant quasiment exploser
de l'intérieur .
PIER RE CLE IT M AN 1 83

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Il suffit de savoir que pour parvenir à ce résultat ils s' em­
ployèrent
d'abord à semer la zizanie au sein des mots en faisant
prendre conscience
à certaines lettres, placées en des points stra­
tégiques mais
non valorisés du lexique, combien elles étaient
exploitées.
Puis leur firent miroiter, à ces pauvres victimes,
voyelles
et consonnes logées d'ailleurs pour l'occasion à la même
enseigne,
un avenir où elles seraient enfin respectées et appréciées
à leur juste valeur. Appliquant à la lettre (si l'on peut dire) le pro­
gramme
de tout agitateur digne de ce nom pour lequel il n'existe
que trois façons d'exploiter son prochain
quand il a le malheur
d'être encore
en friche. Soit on l'illusionne. Soit on le désillu­
sionne.
Ou mieux encore on alterne les deux.
:Lagitation gagna progressivement toutes les lettres de tous les
mots. Chacune ayant de bonnes raisons
de se plaindre. Ou de
sa position, cachée
par d'autres lettres injustement placées devant
ou derrière elle. Ou entourée de consonnes ou de voyelles ne la
mettant pas suffisamment en évidence. Ou affublée de liaisons
ridicules et même dangereuses avec
ses voisines. La liste des récri­
minations
étant évidemment trop longue pour être ici davantage
) • I qu esqu1ssee .
Seul
le X se tint plus ou moins à l'écart del' effervescence géné­
rale.
Habitué depuis toujours à l'anonymat et aux métamor­
phoses, ayant
connu toutes les positions, ayant été l'objet et le
sujet de tous les calculs, il était revenu de tout et se caractérisait
par
un scepticisme et une froideur à toute épreuve. Mais à un
contre vingt-cinq sa position ultra-minoritaire comptait finale­
ment assez peu. Disons qu'il se borna à être le témoin lucide et
objectif de la catastrophe en l'accompagnant de bout en bout .
Sans parvenir ni même chercher
à l'endiguer. Mais sans non plus
récriminer
ou revendiquer pour lui-même la moindre faveur ou
le moindre privilège. Ce qui est tout à son honneur et mérite au
passage d'être souligné.
84 1 PI ERRE CL EITMAN

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Cependant c'était tout l'édifice de la langue qui s'effondrait
progressivement. Les lettres de plus en plus mécontentes
se que­
rellaient
à l'intérieur et surtout à l'extérieur de mots qu'elles
avaient
pour la plupart abandonnés pour battre à leur gré la cam­
pagne. La langue allait
à vau l'eau, les voyelles et les consonnes
retournaient
à qui mieux mieux à l'état de nature. C'était le règne
du chacune pour soi. La funeste guerre de toutes contre toutes.
Lidée de servir la moindre signification ayant été unanimement
rejetée et avec une allégresse de mauvais aloi.
Même les signes de ponctuation avaient abandonné la partie .
C'est tout dire !
C'est alors que du fin fond de ce chaos innommable quelqu'un
proposa incognito (c'était peut-être X) de construire un mot radi­
calement nouveau,
un mot magique dans lequel toutes les lettres
seraient relogées mais cette fois à la
même enseigne, sans aucune
discrimination ni inégalité ni injustice . Tous les aspects contri­
buant à la valeur et à la dignité d'une position seraient désormais
pris
en compte et mis en rapport, selon un système d'équivalences
à définir mais dont la transparence et l'équité seraient indéniables
et qui devrait en
tout cas être adopté à l'unanimité. Cette propo­
sition calma à peu près nos vingt-six protagonistes, si bien que
des négociations purent commencer. Elles furent, on s'en doute,
âpres
et interminables.
On comprit alors que ce mot salvateur ne pourrait se construire
assis
autour d'une table mais uniquement dans un mouvement,
une dynamique.
En marchant, comme Nietzsche aimait tant à
philosopher! Et qu 'il s'agirait d'une longue marche, d'une très
longue marche
où chaque inégalité constatée devrait être corrigée
au fur et à mesure en ajoutant encore des lettres qui modifieraient
sans l'annuler mais en la plaçant dans
une perspective nouvelle
l'inégalité précédente.
Et ce grâce à des répétitions audacieuses,
des alternances inédites, de savants redoublements, re-triple­
ments, re-quadruplements
et même re-quintuplements conso-
PIERRE CL EIT MAN 1 85

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nantiques ou vocaliques. Tout en jouant habilement et de façon
quasi musicale de cascades de symétries
même très lointaines qui
se feraient écho, de hasards heureux, de rencontres improbables,
de liaisons abracadabrantesques.
C'est ainsi que le
mot se fit cortège et le cortège se fit mot.
Et la tête de ce cortège s'en alla très loin tandis que la queue,
continuant d'être prise dans des chamailleries sans fin et nourrie
en permanence de nouveaux arrivants, n'avait toujours pas quitté
son
point de départ. Certaines mauvaises langues estimèrent alors
que
le but de la manœuvre était de faire en sorte que la tête du
cortège fasse pour ainsi dire un tour complet de cette globalité
en gestation, récupérant
par l'arrière sa queue non encore ébran­
lée et composant de la sorte
un mot absolument parfait. Parfait
puisque n'ayant ni commencement ni fin et pouvant être consi­
déré
comme infini.
Et dans cet infini toutes les lettres seraient enfin logées à la
A • meme enseigne.
Puisqu'en relation équidistante, à la fois immédiate et équita­
blement médiatisée
par chacune des autres lettres, à l'infini.
Vous
me suivez?
C'est parfait, moi non plus !
86 1 PI ERRE CL EITMAN

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IDENTITÉ
ORIGINE
Pia Petersen me traque depuis des années, avec insistance . Il
faut dire qu'au vu de sa situation bizarre elle a sacrément besoin
de moi.
C'est sûr qu'elle a compliqué sa vie d'écrivain en choisis­
sant sa langue. Elle ne s'en est probablement pas
rendu compte
mais elle a
en même temps éliminé l'idéologie de l'origine, cher­
chant
non pas à écrire sur ce qu'elle connaît mais plutôt sur ce
qu'elle ne connaît pas.
Un Américain écrit sur les États-Unis et
en général en américain, un Japonais sur le Japon en japonais, un
Chinois sur la Chine en chinois, un Danois sur le Danemark en
danois. Mais étrangement elle en a décidé autrement. Danoise,
Pia Petersen écrit en français mais elle n'est pas considérée comme
un écrivain français puisqu'elle possède un passeport danois.
Elle n'est pas
non plus considérée comme un écrivain danois
puisqu'elle n'écrit qu'en français.
On aurait pu penser qu'elle
serait intégrée parmi les écrivains francophones mais ce n'est pas
vraiment le
cas puisqu'elle est danoise et le Danemark ne faisant
pas partie de la Francophonie, elle reste
donc en marge, elle y est
sans y être vraiment.
Quand on fait appel à un écrivain français,
elle n'est pas concernée, lorsque
l'on a besoin d'un Danois non
plus et quand on sollicite un auteur francophone, il y en a des
vrais, alors pourquoi l'appeler? Elle n'est pas seule dans ce cas-là,
il y en a d'autres, comme Kundera, Makine ...
Elle pense qu'il manque un mot pour la définir, non pas elle
personnellement mais sa situation spécifique.
Un mot pour
PIA PE TERSE N 1 87

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nommer sa pos1t1on, lui donner existence et la rendre compré­
hensible,
un mot qui donnerait plus de liberté encore à l' écrivain.
Pourquoi devrait-il être limité à ses origines? se demande-t-elle.
D'ailleurs elle va à la pêche tous les jours
pour trouver ce mot,
non pas sur les bords de la Seine, non pas en bord de mer ni sur
un lac mais dans les rues, les cafés, les restaurants, les musées et
bien sûr, elle fait des excursions dans les livres, elle jette ses filets
mais ne ramène jamais le
mot dont elle a besoin et en général elle
rentre chez elle, bredouille, insatisfaite, frustrée même.
Pourtant
il lui faut ce mot puisqu 'elle est devenue un ensemble négatif, ni
ceci, ni cela, peut-être
un peu de tout ça, ou peut-être pas. Elle
est entre les langues, entre les pays, entre les genres,
en marge de
la marge, entre deux, en périphérie. Elle travaille sur la langue
pour échapper à la sienne. Elle voudrait faire partie d'une langue
commune mais elle n'y a pas vraiment sa place puisqu'elle est au
milieu de nulle
part et on lui dit mais tu n' es pas française mais tu
n' es pas danoise mais tu n' es pas francophone.
Alors il lui faudrait
le mot juste. Le mot précis. Le mot qui
dirait ce qu'elle est
en prenant en compte sa situation ou sa non­
situation, sa nationalité ou sa non-nationalité, sa langue ou sa
non-langue, sa façon d'appréhender
le monde d' un point de vue,
perdu quelque part dans le nulle part.
Qui êtes-vous? D'où venez­
vous?
De quel pays? De quelle langue? Identité chaotique, dou­
blure, imposture, schizophrénie, vraisemblance peut-être.
Une
nationalité . Une ethnie. Une déviance, une anomalie, une singu­
larité disent ceux qui se voudraient poètes. C 'est là, dans cette
zone de sens, qu'elle manque de mots,
donc de repère, donc
d 'existence. Elle
se dit que si elle trouvait le mot, peut-être qu'elle
serait. Elle ne me cherche pas juste
pour son propre plaisir, dans
le but de faire un selfie littéraire. Vivre en marge de tout pourrait
lui convenir personnellement.
En réalité elle me cherche parce
que la réaction à cette latitude manquante indique qu'il n'y a pas
88 1 PIA PETERSE N

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de légitimité pour les personnes qui sont en décalage avec leur
ethnie, leur pays, leur langue. Mais c'est quoi,
un écrivain ?
Cette latitude
manquante entraîne aussi un décalage, une
insoumission face au pouvoir, à l'auto ri té, à la loi, à la règle.
Le professeur Abdoullah Sylla pense qu'en s'affranchissant de
sa langue initiale,
on va vers une liberté totale. Il parle d'écrivains
offshores . Mais cela signifie aussi ne plus avoir une langue
en
propre, une langue initiale, une langue repère, une langue fami­
lière dans laquelle
on peut se pelotonner comme dans un nid.
L'affranchissement total serait de devenir
un sans langue propre,
ce serait d'une certaine manière accepter de vivre à tout jamais
avec
le mot manquant, il suffirait de trouver le mot pour le dire.
C'est sûr que c'est paradoxal. Seulement, est-elle consciente de
cela? Probablement pas. Obstinée, elle cherche à redéfinir l'es­
sence de pas mal de chose s, de mots, de concept s, de géographies
philosophiques, afin d'ouvrir les portes à des manières extensibles
de concevoir l'homme, le monde, l'univers, de comprendre le
réel, l'autre,
le temps, l'espace, l'écriture, l'art des mots, moi, c'est
moi qu'elle chasse, c'est moi qu'elle poursuit.
Je suis le
mot ma nquant de Pia Petersen .
Mais je suis difficile à trouver puisque je suis
un caméléon,
jamais égal à moi-même, je n'
ai jamais l'apparence qu'on sup­
pose, je ne suis jamais là
où je dois être, je ne me corre sponds pas,
je suis
une approximation de moi-même. Le mot parfait, qui dit
tout, qui englobe l'ensemble des choses, de l'homme, de l' uni­
vers.
Le mot à cause de qui il pourrait n'y avoir plus de secrets,
plus de mystère, à cause de qui il pourrait n'y avoir que le vide .
Ce mot qui se dit et s'explique et se définit par lui-même. Ce
mot, c'est moi. C'est pour ça que j'ai de la peine pour elle. Elle a
beau s'acharner, elle ne
peut pas me voir puisque je n'existe pas.
Elle pourrait bien sûr m'inventer, mais si elle est seule
à me com­
prendre, ça ne lui servirait
à rien . En fait elle n'a pas besoin de
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moi mais elle considère que je lui permettrais d'entrer en compré­
hension avec les autres, avec le monde, avec
le réel.
Moi,
les autres, le réel.
L'homme, l'identité, l'être.
Écrire, langue, nationalité.
Parménide, Socrate, Nietzsche.
Je ne sais pas pourquoi elle cite toujours Parménide, elle n'y a
jamais rien compris.
Autant parler de Derrida .
Je suis
non seulement dans le triangle, je suis le triangle mais
on ne me nomme pas, on ne me donne pas d'existence . Je suis
l'essence de tous
les mots, je suis avant tout essence. C'est pour
ça que je n'existe pas. On m'approche par périphrases et à force
de me chercher,
on forge des langages. Ce n'est pas plus mal.
Puisqu'on ne
peut pas me nommer, le langage existe. La littéra­
ture n'est
qu'un mot manquant, une longue périphrase. Certaines
personnes m'aperçoivent, me pensent, m'abordent
pour me
cerner mais au moment où elles croient me saisir ou tentent de
m 'inventer, je me dérobe . Je sais, c'est
un mauvais coup que je
leur joue.
Ce doit être rageant mais je dois penser à l'équilibre
de l'homme. Si je ne suis plus recherché,
que se passera-t-il?
L'homme
mourr ait d'ennui . Je me dérobe donc mais ne disp arais
pas
pour autant, ou pas complètement. Disparaître serait facile,
seulement
les gens seraient libérés de moi et je n'y tiens pas alors
je laisse une vague trace,
une possibilité de mot. J'incite les gens
à venir me chercher. Je leur donne le désir de moi. J'aurais pu me
dire, me nommer moi-même, moi, le mot qui dit tout mais je
ne l'ai pas fait. Je ne suis pas stupide
et je ne tiens pas à mourir
d'ennui . C'est pour ça que je fais attention à l'équilibre . Quand il
n'y aura plus rien à chercher parce qu'on saura tout précisément,
que
se passera-t-il?
9 0 1 PIA PETERSE N

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INCONSCIENT
CONSCIENT
Nous disposons de deux termes pour décrire les niveaux de
notre fonctionnement psychique :
le conscient, qui est censé pré­
senter
à notre esprit des concepts et des sensations identifiés. À
ce niveau, nous prenons des décisions, nous éprouvons des senti­
ments que nous connaissons et que nous
nommons. Et puis il y
al' inconscient, dans lequel se déroule une activité qui ne parvient
pas toujours, pas facilement, pas clairement
au niveau conscient.
C'est le philosophe Edouard von Hartmann qui a inventé le subs­
tantif, lequel figure dans le titre
de son grand ouvrage de 1869,
Philosophie de l'inconscient, avant que Freud lui assure la fortune
que
l'on connaît. Un troisième terme, subconscient, est d' éten­
due et de définition plus mouvants. Janet l'invente dans sa thèse
de 1889, mais l'emploie comme une sorte d'équivalent
d'incons­
cient.
Depuis, on a tendance à l'utiliser pour désigner toute cette
zone infra-consciente
qui n'est pas à proprement parler de l'in­
conscient. C'est ici que les mots nous
manquent. Adolescent, je
me représentais la topologie de la psyché
à peu près comme un
oignon: au cœur, un petit germe (cet inconscient qui commence
avec le fœtus), et
tout autour des couches circulaires super­
posées, en
nombre variable. À l'extérieur, la mince pelure de la
pleine conscience.
Chaque couche voisine avec deux autres, l'une
plus proche
du niveau conscient, l'autre plus proche de l'incons­
cient .
Où situerons-nous, par exemple, ces impressions à peine
conscientes, mais pas complètement inconscientes, qui
se lèvent
PIERRE JOURDE 1 91

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en nous lorsqu'on évoque telle personne, tel lieu? Ces impres­
sions préexistent parfois
à l'identification. Je veux me rappe­
ler quelqu'un.
Ni le nom ni la figure ne reviennent encore à ma
pleine conscience, ma is je sens, dans une zone qui en est toute
proche, quelque chose qui s'associe
à eux, plaisir ou déplaisir,
traces d'associations.
Un danseur pense-t-il consciemment aux
pas qu'il exécute?
Un écrivain aux figures et aux rythmes qu'il
manipule?
N'importe quel homme aux règles de grammaire qu'il
met en œuvre lorsqu'il parle? Parfois oui, souvent non. Il n'y
pense pas
du tout, ou un peu, ou très clairement, selon les besoins
et la situation .
À quel niveau situer ce sentiment de connaissance
qu'évoque
Proust, à propos des clochers de Martinville, qui ne
parvient pas jusqu'au niveau de la claire conscience et
du lan­
gage?
On sait que quelque chose est dans l'esprit, mais on ne
sait pas l'identifier.
Quel nom donner à cela? À quel niveau psy­
chique sommes-nous dans
le cas du boxeur qui exécute parfaite­
ment un enchaînement de gestes auxquels il ne pense plus, mais
qu'il a très consciemment répétés lorsqu'il débutait?
Les neuro­
sciences, la psychanalyse, la psychiatrie et la philosophie devraient
peut-être
unir leurs efforts pour donner des noms à nos différents
niveaux psychiques ,
comme le structuralisme a pris le relais de la
vieille rhétorique
pour nommer certaines figures.
92 1 PI E R RE JO URD E

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INSOMNIE
NUIT-LYRE
La nuit s'est installée depuis longtemps . Quelque part dans la
chambre, l'écran
d'un portable ou d'un réveil indique que le jour
n'est pas pour bientôt . Vous devriez dormir, vous ne pouvez pas.
Changer de position ne change rien, fermer les yeux
non plus,
les garder ouverts est
un effort inutile. D'habitude, le sommeil
vous cueille très vite entre les
draps; cette volupté impartageable,
beaucoup vous l'envient. Vous n'ête s pas la première
à l'écrire :
l'insomnie est une épreuve; ceux
qu 'elle afflige parlent même de
torture.
Or, ce que vous ex périmentez ici ne cause aucune dou­
leur, la veille imposé e n'a rien d'accablant, au contraire,
tout
paraît plus fluide .
Leau cascadant sur l'étroit lit d'un torrent , le bruit léger des
cailloux qu'elle bouscule,
les nuances de leurs flancs polis, la joie
du promeneur s'abreuvant de fraîcheur, celle de l'enfant extirpant
un ca illou aussi s omptueux qu'une perle, vous pen sez à tout cel a.
Des images surgissent et
se répondent. Votre pensée crépite. Elle
n 'allait pas si loin,
tout à l'heure, elle n'allait pas si vite, elle ne
visait pas
si juste. Vous dites pensée, vous pourriez dire conscience
ou énergie, ces mots fourre-tout, vous pourriez les brandir aussi .
Il s'agit bien d'énergie,
d'autant plus mystérieuse que vous n'avez
rien fait
pour la mériter. D' où vous vient-elle?
D'une promesse. Amoureuse, matérielle, créatrice. Qu'importe .
Quelque chose chante en vous dans
le noir.
Ceci n'est pas
une nuit blanche, c'est une nuit-lyre.
ÉL ISABET H BA RILL É 1 93

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INVERSION
Ça a commencé par une mauvaise nuit. Impossible de s' endor­
mir.
À deux heures du matin, elle marchait encore dans l' appar­
tement . Elle a déjà pris la moitié d'un Stilnox, trois gouttes
de bergamote,
un verre de lait chaud avec du miel, un deu­
xième cachet de magnésium
... Elle a mangé une banane, répu­
tée favoriser le sommeil. Elle a ouvert une bière, puis
un livre ...
À trois heures, elle a rendu les armes. Et comme souvent, c'est
à ce moment-là qu'elle s'est endormie. Quelques petites heures
plus tard, voilà le coup des pigeons. C'est imparable : tous les
matins, entre sept heures
et demie et huit heures, elle est réveil­
lée par les roucoulements des deux pigeons
qui squattent le toit
de l'immeuble voisin. Si elle a dormi, ça lui va bien, très bien
même . Bonjour
les pigeons, comment allez-vous, dit-elle quand
elle ouvre les yeux.
Mais ce matin, elle n'a pas envie de rigoler. Elle a mal aux yeux,
la peau
du visage qui tire et cette torpeur dans la nuque comme
toujours après une
nuit pourrie. Et elle ne dit rien de sa mau­
vaise humeur,
du manque d'entrain et de cette sorte de mélan­
colie triste
qui l'envahit au fur et à mesure de la journée et l'isole
des autres,
de ceux qui dorment normalement. D'ailleurs elle n'a
envie de parler à personne.
Quand son mari appelle de Londres
- il est
en déplacement depuis une semaine-, elle ne répond pas.
Idem avec sa collègue, traductrice d'espagnol, avec
qui elle traduit
les dernières nouvelles
de Javier Marias. Elle ne veut pas passer
94 1 BRINA SVIT

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des heures à décortiquer trois mots, définir leur champ lexical
et évoquer les différents registres
du langage comme elles le font
d 'habitude. Elle est sur
un seul registre aujourd'hui : elle veut que
le temps passe le plus vite possible et qu'on la laisse tranquille.
L'après-midi,
quand la journée continue à se traîner et que,
décidément, elle ne sait ni
comment se sortir de ce trou ni com­
ment envisager sereinement la soirée, elle envoie un texto à sa
fille.
« Est-ce que je peux passer chez toi ce soir? - Ce soir? Ça
presse? - Oui, ça presse. Une demi-heure, tu peux bien prendre
une demi-heure
pour moi. -Qu'est-ce qu'il y a? Tu as besoin de
quelque chose?
Vas-y, dis-le. »
Oui, c'est ça. Elle a besoin de quelque chose. Elle a besoin de
se faire ...
En fait, elle ne sait pas comment le dire. Ce n'est pas
materner, loin de là.
Ce serait plutôt le contraire. Se faire gronder,
secouer, remonter
les bretelles par sa propre fille. Gourmander,
comme dirait sa collègue traductrice qui aime les mots désuets.
Se laisser donc assener deux, trois choses que personne d'autre
ne
peut lui dire, parce qu'elle ne permet pas qu'on lui parle de
cette façon, elle n'a pas quinze ans. Il n'y a
que sa fille qui puisse
la sermonner de la sorte, avec ce mélange de
ton réprobateur et
bienveillant à la fois : c'est le prolongement de leur histoire, un
changement provisoire et bénéfique des rôles.
« Qu'est-ce que tu fabriques encore, maman? Tu vois un peu
dans quel état tu te mets? Pour une mauvaise nuit? Parce que tu
n'arrives pas à travailler comme il faut? Parce que tu as des pen­
sées noire s?
Parce que tu te trouves moche? Arrête, s'il te plaît, ça
ne rime à rien . Il arrive à
tout le monde de passer une mauvaise
nuit. C'est vrai que
tu es un peu insomniaque, ce n'est pas tou­
jours facile, mais ce n'est pas la fin
du monde. Reprends-toi. C'est
bien toi qui me rebattais les oreilles que si les choses ne se passent
. ' . . pas tOUJOUrs comment on veut, ce n est pas grave, ça ua mieux
demain. Et tu me demandais toujours pourquoi les Tziganes
BR INA SVI T 1 95

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rigolent quand il pleut, tu t'en souviens? Tu veux donc que je te
pose cette
même question que tu m'as posée pendant des années?
C, ::> D' est
ça . 1s . . . »
Oui , c'est ça. Exactement.
96 1 B R INA SVI T

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JE
Comment dire le point de vue qu'on a sur tout à partir de
tout sauf soi? Comment dire que « je » perçois si souvent tout,
même « moi », depuis tout sauf « moi » , depuis tellement loin
de
« je » alors qu 'il vient intimement de « moi » , ce point de
vue ? Comment dire le point d'où nous percevons-pensons avec
ce recul que
donne la conscience d'un jour devoir mourir alors
que
nous ne sommes pas du tout à l'article de la mort, alor s
que
nous sommes bien portant ou enfant ou jeune ou heu­
reux, alors que nous ne pensons pas du tout à la mort, alors que
nous faisons
tout, tout, y compris vivre, pour ne plus y penser ?
Alors
que nous ne voulons surtout pas le savoir et Dieu sait!?
Comment dire ce recul refoulé dans l' œil mental et percep­
tif qu e nous posons sur toute chose, tout être, toute situation,
toute perception, toute sensation, toute réflexion tandis que
nous vaquons
à ce tte vie apparemment humaine? Comment,
depuis quel sujet, depuis quel pronom dire le radical retourne­
ment d'optique que ce fut dès l' instant où nous avons su, un
jour , une nuit, vers l'âge de six ans, tous, que ça s'arrêtera tout
ç a?
Comment dire la perception élémentaire que nous en avons
depuis, de
tout ça, tout, tous, les autres, nous-mêmes, nos plai­
sirs
et nos peines tellement passionnants depuis qu'on sait cela?
Comment dire «je » à partir de cette non-vie antérieure et
future dont nous avons conscience sans savoir pourquoi nous le
savons,
comment dire encore « je » quand nous savons que notre
JE AN-PHILI PPE DO M ECQ 1 97

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petite existence, notre petit « moi » sont nés de là, de la non­
vie, de l'infini, de l'infini de l'univers, tellement infini qu'il n'est
sans
doute pas L'Univers ni un univers ni des univers, que ce ne
sont là que des mots par lesquels nous mettons en équation ce
que nous ne résoudrons jamais mais sans
quoi il n'y aurait ni
équation, ni pensée, ni vie, ni ma vie, ni « moi » ? Comment
dire cela qui est en chacun comme une infime particule d' éner­
gie multi-nucléaire, plus énergétique
même que le désir, que
le désir qui vient sans doute de là, d'une soif d'après néant, de
la conscience
du rien, de rien, de l'infini qui serait fini, et de
l'infini que nous découvrons,
étonnamment, dans un être fini,
aimé?
Comment dire cette perception qui ourle et réfracte les
choses et les êtres de l'intérieur dès lors
qu'on voit de ce point
de vue qu'on dit « métaphysique », qui traverse en effet tout ce
qui est physique et sans quoi nous ne verrions peut-être rien de
physique?
Comment dire ce point de vue qui est tout sauf moi
en moi, tout sauf « je » lors même que c'est en moi, dans l'infini
de
mon boîtier crânien? Comment dire ce point laser mobile
p a
rtout qui est « mon » point de vue d'où je perçois depuis ma
mort dans la vie? Comment le dire, par quel pronom person­
nel
qui ne peut être « je » ; qui ne peut être « on » car l'imper­
sonnel c'est déjà quelque
chose; qui ne peut être « nous » car
ce serait croire que ce
point de vue est partagé alors que chacun
en a l'histoire
comme le désir a son roman familial ? Ce ne
peut être ni « nous » ni « tous » car ce serait rester dans le règne
humain, or ce point de vue est dans l'homme le trou laissé par
la conscience de ce qui n'est pas l'humain, un trou comme il y
aurait
un au-delà du ciel (disent immanquablement les enfants),
un au-delà d'au-delà qui est en deçà d' au-delà si le cosmos se
tirait -oui, quel
pronom « personnel » pour dire en nous
le
tout sauf personnel, le plu s et moins qu'impersonnel, quel
pronom universel pour dire l'infini, l'infini rien, la non-vie d' où
nous naissons et où nous retournons et qui nous donne l'exact
98 1 JEA N-PHILIP PE OO M EC Q

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goût de vivre? Il n'y a pas de pronom universel, pas de pronom
infini, pas de pronom de l'inconnaissable qui me fonde, pas de
pronom pour dire l'étonnement d'exister.
JEA N-PHILI PPE DOMECQ 1 99

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ABSTRACTION
Lorsque Belinda Cannone m'a proposé d'écrire un texte sur
le thème du mot manquant, m'est immédiatement venu à l'es­
prit cette réponse qu'en fait, tous les mots manquaient! Puis, pris
d'une légère fièvre cérébrale, comme c'est souvent le cas dès lors
qu'on m'incite à disserter sur une question quelconque, je com­
mençai à élucubrer : tous les mots ne manquaient-ils pas,
en
effet, à leur destination première (correspondre le plus exacte­
ment possible à ce que nous aimerions désigner), puisqu'après
tout,
un rapide examen étymologique suffisait à démontrer que
n'importe quel mot, même le plus précis en apparence, n'était
jamais
qu 'un agrégat d'approximations, de notions arbitraires
et fortuites, forgé dans l'urgence et
qui s'était ensuite cristallisé
durablement en concept
pour de simples raisons de commodi­
tés? Pouvait-on, ainsi, déceler la moindre logique dans ce pro­
cessus hasardeux?
En était-il donc avec les mots comme de tant
de nos institutions
ou de nos lois : c'est-à-dire pas mieux que de
complexes échafaudages d'éléments disparates, saugrenus
et lou­
foques (arcimboldesques, pourrait-on dire) qui, à la longue
et à
force d'être utilisés
par défaut et de façon pragmatique, avaient
formé
pour le sens commun (et parfois depuis des temps immé­
moriaux) des congrégations immuables, ataviques,
dont la perti­
nence ne pouvait plus être réestimée? Enfin, si je devais examiner
la généalogie de ce vertige, il me paraissait évident que
tout ado­
lescent
un peu réflexif, après avoir dû perfectionner le langage de
100 1 DE NI S GROZD ANOVIT CH

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la tribu durant son passage dans les écoles, n'avait pu s'empêcher
de réaliser
un certain jour -contemplant, par ex emple, comme
cela avait été
mon cas, les déformations des nuages dans le ciel ou
les moirures d'une feuille de platane oxydée au fond d'un jardin
envahi par l'automne -que les désignations
qu'on avait mises à sa
disposition ne correspondaient que fort imparfaitement
à l' émo­
tion qu'il ressentait.
Cependant,
si je devais continuer à extravaguer ainsi : le recours
au langage poético-lyrique qui paraissait s'offrir alors tout natu­
rellement
comme le meilleur succédané à cette carence, aussi fas­
cinant puisse-t-il apparaître de prime abord, ne pouvait faire long
feu, lui
non plus (sans parler de la difficulté à le pratiquer dans le
langage
courant sous peine d'être considéré comme un dangereux
énergumène!), puisque s'imposait très vite le sentiment que les
vocables -même agencés
par le plus inspiré des poètes -ne ces­
saient malgré
tout de faillir à leur tâ che et qu'au bout du compte,
ils manquaient à leur prétendue vocation ...
Nietzsche, dans les Considérations intempestives , avait ainsi, selon
moi, parfaitement rés
umé la situation :
Lhomme dans sa détresse n'arrive plus à se faire comprendre
ni
à communiquer vraiment avec autrui par le moyen du lan­
gage; dans cet état
dont il a obscurément conscience le lan­
gage est devenu une puissance
autonome qui étreint les
hommes
de ses bras de fantôme et les poussent où ils ne
veulent
point aller. Dès qu'ils cherchent à s'entendre et à
s 'unir pour une œuvre commune, la folie des concepts géné­
raux
ou même des pures sonorités verbales s'empare d'eux, et
dans cette impossibilité où ils sont de s'exprimer, les créations
collecti v
es de leur esprit portent à leur tour le signe de la
mésentente intime, dans la mesure
où elles ne correspondent
plus
à des nécessités réelles, ma is seulement au néant de ces
mots et de ces concepts tyranniques; c'est ainsi que l' huma-
D E NI S GROZDA NO VITC H 1 101

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nité ajoute à ses autres maux la soumission à la convention,
c'est-à-dire
un accord entre les paroles et les actes qui ne cor­
respond pas à
un accord de sentiment. De même que les arts
sur leur déclin arrivent à un point où la prolifération mor­
bide des moyens et des formes acquiert une prépondérance
tyrannique
sur les âmes des jeunes artistes et les réduit en ser­
vitude, ainsi,
au déclin des langues, on est devenu l'esclave
des
mots; sous cette contrainte, personne n'ose plus se mon­
trer tel qu'il est ni s'exprimer naïvement, et bien peu par­
viennent à sauvegarder leur personnalité dans la lutte contre
une culture qui croit affirmer son succès non pas en se met­
tant au service de besoins clairement ressentis, mais en empê­
trant l'individu dans le réseau des « idées claires et distinctes »
et en lui enseignant à penser correctement; comme s'il y avait
un intérêt quelconque à rendre l'homme apte à penser et à
raisonner correctement,
si l'on n'a pas réussi d'abord à lui
apprendre à sentir correctement!
Ce préambule -inévitablement dilatoire puisque les mots nous
mènent à leur guise ... - pour en arriver à évoquer ce que fut pour
moi, par je ne sais quel effet d'une synchronicité providentielle, la
découverte simultanée
du texte de Nietzsche intitulé Introduction
théorétique sur la vérité et
le mensonge au sens extramoral et de la
fameuse Lettre
à Lord Chandos d'Hofmannsthal !
Comment aurions-nous le droit, si la vérité avait été seule
déterminante dans la genèse
du langage, et le point de vue
de la certitude dans les désignations,
comment aurions-nous
donc le droit de dire : la pierre est dure - comme si « dure »
nous était encore connu autrement et pas seulement comme
une excitation toute subjective. Nous classons les choses
selon les genres, nous désignons l'arbre
comme masculin, la
plante
comme féminine : quelles transpositions arbitraires!
102 1 DE NI S GROZD AN OVIT CH

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Combien nous nous sommes éloignés à tire-d'aile du canon
de la certitude!
Nous parlons d'un « serpent » : la désignation
n'atteint rien
que le mouvement de torsion et pourrait donc
convenir au ver. Quelles délimitations arbitraires! Quelles
préférences partiales
tantôt de telle propriété d'une chose,
tantôt de telle autre! Comparées entre elles, les différentes
langues
montrent qu'on ne parvient jamais par les mots à la
vérité, ni
à une expression adéquate : sans cela il n'y aurait pas
de
si nombreuses langues! (Introduction théorétique)
Et plus loin dans le même texte :
Nous croyons savoir quelque chose des choses elles-mêmes
quand nous parlons d'arbres, de couleurs, de neige et de
fleurs, et nous
ne possédons cependant rien que des méta­
phores des choses, qui
ne correspondent pas du tout aux enti­
tés originelles.
Par ailleurs, l'on s'en souvient peut-être, à la suite d'une crise
mystérieuse
qui soudain l'accable, Lord Chandos abandonne sa
vocation
et sa profession d'écrivain parce qu'aucun mot ne lui
semble plus exprimer la réalité objective . Le flux secret de la vie le
saisit et le pénètre
au point qu'il se perd dans la réalité immédiate
des objets eux-mêmes. La sensibilité nouvelle qui s'est emparée
de lui l'empêche de faire respecter l'ancienne hiérarchie établie
par
son éducation . Les choses les plus dérisoires et les plus insi­
gnifiantes s'imposent
à lui avec plus de force que celles réputées
jusqu 'ici
d'une spiritualité supérieure : « Chacun de ces objets,
et mille autres pareils sur lesquels le regard
d'habitude glisse avec
une évidente indifférence,
peut soudain pour moi, à n'importe
quel
moment qu'il n'est aucunement en mon pouvoir de pro­
voquer d'une quelconque façon, prendre
une valeur sublime et
émouvante qu 'il me semble dérisoire de tenter d'exprimer par des
mots.
»
D E NI S GROZDANOVIT CH 1 103

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Oui, pensai-je encore, quiconque demeurait un tant soit peu
en prise directe avec le réel ne pouvait échapper à ce dilemme soit
de devoir exprimer par des mots ce qui ne pouvait l'être, soit -
ce
qu'on semble oublier trop souvent et qui ne saurait d'ailleurs
valoir
pour un bavard impénitent de mon acabit ... - de se taire!
Ce en quoi, d'ailleurs, je pouvais me flatter de ressembler à ce
taoïste
nommé Kung Tingan qui déclarait : « le sage se tait, celui
qui a
du talent parle et celui qui est stupide discute », bien que,
comme le précise avec ironie Lin
Yu Tang (à la page 332 de son
ouvrage intitulé
L1mportance de vivre), lui-même aimât beaucoup
discuter!
Cherchant alors à me renseigner plus avant sur cette fameuse
« crise du langage» qui avait manifestement affecté tant d'intel­
lectuels dans les pays
de langue germanique à la fin du xrx e siècle,
je découvris que
les plus célèbres d'entre eux avaient été Fritz
Mauthner et Gustav Landauer et que tous deux avaient consi­
déré le texte de Nietzsche comme
le déclencheur de leur propre
défiance vis-à-vis
du pouvoir des mots, qu'en outre Mauthner
avait même écrit une lettre enthousiaste à Hofmannsthal au
moment de la parution de la fameuse Lettre à Lord Chandos. Puis,
de fil en aiguille, je commençai de lire un certain nombre d'autres
lettres qu'Hofmannsthal écrivit à quelques-uns de
ses correspon­
dants à cette période, et je constatai qu'il parvenait à y préciser son
sentiment. Voici ce qu'il écrit à Friedrich Mitterwurzer
en 1895 :
Les gens sont las d'entendre parler. Ils ont un profond dégoût
des mots.
Car les mots se sont interposés devant les choses.
L ouï-dire a englouti l'univers. Les mensonges infiniment
complexes de l'époque,
les mensonges rancis de la tradition,
les mensonges des administrations, les mensonges des indi­
vidus, les mensonges des sciences,
tout cela est posé sur notre
p auvre vie comme des myriades de mouches mortellement
pernicieuses . Nous sommes
en possession d'un affreux pro-
104 1 DE NI S GROZD AN OVIT CH

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cédé d'étouffement complet de la pensée sous les concepts . Il
n'y a pratiquement plus personne qui soit capable de dire ce
qu'il éprouve
et ce qu'il n'éprouve pas.
Et la même année à Edgar Karg von Bebenburg :
Les mots ne sont pas de ce monde, ils sont un monde pour
soi, un monde tout aussi complet que le monde des sons. On
peut dire tout ce qu'il y a; et l'on peut mettre en musique tout
ce qu'il y a. Mais on ne peut jamais rien dire comme c'est.
Voilà pourquoi des poèmes suscitent une nostalgie aussi vaine
que des sons. Beaucoup de gens l'ignorent
et s'effondrent à
force de vouloir dire la vie.
Car la vie se parle elle-même . Elle
parle sous forme de phénomènes. Mais il y a toujours
un phé­
nomène,
une combinaison de mots, un enlacement de sons
qui touchent notre âme comme son semblable.
En réalité, je commençais à réaliser que le soudain silence de
Lord Chandos ne résultait pas
d'une méfiance envers tout langage,
mais
d'une aversion pour le langage conceptuel, pour les abstrac­
tions et les généralités. Hofmannsthal
ne suggérait pas, dans ce
texte, qu'il faille renoncer aux mots. Il appelait seulement à une
remise à plat
du langage, à une forme d'expression qui le libérer ait
des abstractions dans lesquelles
ils' était laissé emprisonner depuis
si longtemps . Peut-être même, semblait-il insinuer,
qu'une bonne
cure de silence pourrait aider à s'extirper de la grande parlerie
dans laquelle se complaisait l'humanité moderne. Cependant, au­
delà de cette période d'ascétisme langagier, c'est -après avoir vrai­
s emblablement vécu cette crise lui-même -
une nouvelle attitude
poétique
qu ' Hofmannsthal proposait. C'est d'ailleurs la raison
pour laquelle ce texte fut considéré par beaucoup (à commencer
par les surréalistes qui, à leurs débuts, avaient éprouvé la même
défiance envers les discours trop bien articulés) comme le mani­
feste fondateur
d'une nouvelle conception de la poésie .
DE NI S G ROZ DAN O VITC H 1 10 5

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@ .._, .!: O'l ·;:: >-0. 0 u
[Accessoirement, mes élucubrations -subrepticement trans­
formées
en petite promenade remémorative parmi mes carnets
de notes -
me rappelaient soudain cette corrélation souvent éta­
blie entre
Hofmannsthal et Rimbaud : deux étonnants prodiges
adolescents dans le
domaine poétique qui, après avoir fondé leur
œuvre -avec quel éclat! -
sur le pouvoir enchanteur du langage
s'étaient,
chacun à sa manière, retournés contre lui. À cette dif­
férence près
qu'Hofmannsthal, de tempérament moins emporté
que Rimbaud, au lieu de s'enfuir loin des cités verbeuses, avait
continué d'écrire dans une optique différente.]
Cependant, poursuivant mes investigations mémorielles dans
ce
même sens, Yves Bonnefoy, dans Les Tombeaux de Ravenne,
n'avait-il pas dit, à propos de ce qu'il désignait comme l'opium de
la généralité abusive :
Qu'on pressente par cette image [de l'opium] quelle sorte de
critique, avant
tout morale, je voudrais opposer au concept. Il
y a
une vérité du concept, dont je ne prétends pas être le juge.
Mais il y a
un mensonge du concept en général, qui donne à
la pensée,
pour quitter la maison des choses, le vaste pouvoir
des
mots . On sait depuis Hegel quelle est la force de som­
meil, quelle est l'insinuation
d'un système . Je constate au-delà
de la pensée cohérente
que le moindre concept est l'artisan
d'une fuite. Oui, l'idéalisme est vainqueur dans toute pensée
qui s'organise. Mieux vaut refaire le monde, y est-il dit obscu­
rément,
que d'y vivre dans le danger.
Y a-t-il
un concept d'un pas venant dans la nuit, d'un cri, de
l'éboulement d'une pierre dans les broussailles? De l'impres­
sion
que fait une maison vide? Mais non, rien n'a été gardé
. . ' que ce qui convient a notre repos.
Ce dont témoignait aussi, à mon sens, et de manière éclatante,
ce texte
de Jean Tardieu:
106 1 DE NI S GROZDA NOVIT CH

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Partout, la redoutable importance de ce qui n'est pas -de ce
qui n'est plus
ou de ce qui n'est pas encore - donne support à
ce
qui nous frappe.
Ainsi,
comment mesurer l'énorme espace de pensée qui
sépare les mots dans le discours le plus serré ? Dérision de
croire
que ces maigres flambeaux, piqués de loin en loin dans
la nuit, font à eux seuls la lumière!
Ce sont plutôt les relais
visibles
d'un courant que l'on ne voit pas, que l'on n'entend
pas, mais qui d'un terme à l'autre circule.
Ce qui fait que certains poèmes nous impressionnent plus que
d'autres, c'est sans doute un plus grand écart entre les mots et
la plus grande quantité de pressentiments qui se trouve prise
dans leur intervalle,
comme dans les mailles d'un filet. Il faut
tant de « non-sens » (en -deçà ou au-delà du sens) pour nour­
rir les significations! (Pages d'écriture)
Clément Rosset était, en fait, allé plus loin encore dans la
condamnation d' un certain langage conceptualisant:
C'est en ce sens que le langage est le plus souvent un outrage
au réel et l'homme, qui apprécie le réel par l'intermédiaire
d'un langage le plus souvent grandiloquent, demeure un
« mauvais conducteur de réalité». Les prestiges de la repré­
sentation,
qui autorisent l' homme à posséder une conscience
du réel, ont pour contrepartie le risque d' une méconnaissance
en profondeur, due à la faculté qu'a l'homme, et seulement
l'homme, de prendre l'image pour le modèle et le mot pour
la chose -faculté qui fait de l'homme un transfuge virtuel de
toute réalité et du dieu Teuth , inventeur de l'écriture selon
un mythe de Platon, un traître en puissance à l'égard du réel.
(Traité de l'idiotie)
Toutefois, un texte noté jadis (que je mis un certain temps à
retrouver) faisait
subitement saillir dans ma mémoire un point de
vue,
si ce n'est contradictoire, du moins étranger à ces alarmes.
DE NI S GR OZ DAN OVITC H 1 107

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Il s'agissait du court essai de Bruno Schulz intitulé La
Mythification de la réalité. Ce texte (qu'il faudrait citer intégrale­
ment tant il est percutant) commence - en substance - par établir
que
le langage participe d'un grand tout universel que la pensée
moderne aurait fait voler en éclats, disloqué
en mille morceaux;
qu 'en conséquence, les mots courants d'aujourd'hui ne seraient
que
« des fragments, des rudiments d'une ancienne et intégrale
mythologie
» ; d'où cette tendance qu'ils auraient, aussitôt qu'on
les sollicite, à se reconstituer, à se régénérer pour revenir à ce sens
entier
qui fut primitivement le leur. Or oui, le monde moderne
les aurait ainsi déchirés en vocables séparés, puis utilisés comme
instruments de communication, vocation
qui leur était étrangère
au départ. Cependant, nous
dit Schulz, «dès que les exigences
de la pratique
se relâchent, dès que le mot libéré de la contrainte
est laissé
à lui-même et rétabli dans ses propres lois, il se produit
en lui une régression : il tend alors à se compléter, à retrouver ses
liens anciens, son sens, son état primordial dans la patrie origi­
nelle des mots -
et c'est alors que naît la poésie ». La poésie ne
serait alors, toujours selon lui, que
« des court-circuits de sens qui
se produisent entre les mots, un brusque jaillissement de mythes
primitifs
».
En utilisant les mots comme nous le faisons, les mots cou­
rants de tous les jours, nous serions sans cesse
en train d'oublier
qu'ils sont des fragments d'histoire ancienne, nous ne ferions -
comme
les barbares -que « bâtir notre maison avec des débris
de statues des dieux
». Il ajoute : « nos concepts et nos terme s les
plus concrets
en sont de lointains dérivés. Pas un atome, dans nos
idées,
qui n 'e n provienne, qui ne soit une mythologie transfor­
mée, estropiée, changée.
»
Aussi nous dit-il en conclusion : en redonnant aux mots leur
sens perdu, la poésie les restituer ait
à leur vraie place, les reliant
à des significations anciennes et plus fondamentales. Manié par
un poète, le verbe reprendrait conscience de son sens premier , il
108 1 DENIS GROZDA NOVITC H

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s'épanouirait spontanément selon ses propres lois et recouvrerait
son intégralité
... ce pourquoi toute poésie aurait pour vocation
de renouveler les mythes
du monde et d'en recréer de nouveaux
à partir des anciens.
On le voit, nous sommes loin ici de la vision
des poètes
et penseurs germaniques et, à la suite de cette lecture,
je sentais que
ma propension naturelle m'inclinait davantage à
pencher vers cette rêverie-là
...
Cependant, passé le moment de ces éblouissements rhétoriques,
il me semblait soudain, comme au sortir d'une longue divagation
onirique, assez
étonnant de n'avoir pas su ironiser sur ce paradoxe
pourtant évident : ces brillantes argumentations ne cessaient soit
de déplorer la faillite
du langage, soit d'en pointer l'insuffisance
moderne,
au moyen d'étincelantes combinaisons verbales !
Me revenait donc en mémoire pour finir (et en guise de conclu­
sion provisoire) ce qu'infère l'anthropologue Johan Huizinga
dans son essai magistral
Homo Ludens: qu'il se pourrait bien, en
fin de compte, que la littérature, de même que tous les arts, res­
sortisse
en profondeur du seul domaine du jeu et qu'il s'ensuivrait
alors que notre déploration concernant la faillite
du langage ou
son insuffisance ne soit qu'une aporie enfantée par notre besoin
religieux invétéré, atavique -actuellement frustré -de fonder sur
un élément fondamental, sur une éventuelle Réalité Première.
Une
question se pose alors : et si cet élément fondamental se
situait précisément dans la perpétuelle mouvance des concepts,
dans leur jeu permanent? Nietzsche lui-même, dans son texte sur
la vérité
et le mensonge, ne déclarait-il pas que « les vérités sont
des illusions
dont on a oublié qu'elles le sont », et le mot illusion
ne signifiait-il pas dans sa plus ancienne acception latine « entrer
dans le jeu
»? Oui, si cette vérité dernière que tous ces intellec­
tuels avaient recherchée anxieusement dans
un au-delà ou en deçà
du langage n'était que le prétexte d'une splendide illusion, peut­
être nous serait-il profitable d'oublier ce
prétendu « manque »
et peut-être serions-nous alors en mesure de nous abandonner,
DE NIS GROZDANOVIT CH 1 109

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sans nous soucier du reste, au bel antagonisme ludique qui nous
est ainsi proposé
par la littérature : prendre plaisir à jouer le plus
prestement et
le plus légèrement possible avec les mots, si ce n'est
avec leurs combinaisons conceptuelles les plus échevelées
?
110 1 DE NI S GROZDA NO VITC H

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JOUR
Le mot que je n'avais pas sur le bout de la langue
Le mot que je cherche n'existe peut-être pas.
S'il existe
je ne le connais pas, ou je l'ai oublié.
Car ce n'est pas forcément la faute de notre langue si j'échoue à
mettre la main ou la bouche sur un tel mot, qu'un ancêtre a dû mar­
monner dans son coin,
il y a mille ans, sans que personne alors ait
cru bon de tendre l'oreille vers ce vilain catarrheux {un petit clerc
connu pour radoter et qui sentait mauvais), et je fais à mon igno­
rance
la grande place qui lui revient et qu'elle occupe en prenant ses
aises, comme on voit.
Si nous nous souvenions de tous
les mots, nous n'aurions pas le front
de nous plaindre qu'ils manquent .
Voilà qui est dit. Voyons la suite.
Quand j'ai voulu, un bien beau jour d'il y a longtemps, dire la
beauté
de cette journée (ou plutôt de l'un de ses moments), une
beauté
qui m'avait bouleversé (et en repensant aujourd'hui à cette
lumière je chancelle encore
un peu, et mes mains s'agrippent au
bord de la longue table), je ne l'ai pu. Je n'ai pu la dire comme je
sentais qu'il me fallait le faire. Je comprenais que si ce
jour était
beau, c'était
notamment parce qu'il allait finir. Il devait être seize
heures, ce
jour était dans le plein de sa gloire, et cette gloire était
PIERRE LA FAR GUE 1 111

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d'autant plus émouvante qu'elle ne durerait plus très longtemps,
qu'elle était sur son déclin avant
même d'en avoir atteint la pente.
Certes, à cette gloire allait
en succéder une autre, une autre gloire
de
ce même jour, une autre lumière, la gloire du jour d'après seize
heures, mais qui aurait d'autres caractéristiques
et appellerait
donc d'autres mots, cette gloire-là ne serait plus
mon affaire : il
me fallait m'attacher à la beauté présente et, par les moyens dont
je disposais, la dire telle qu'elle était, à seize heures. C'est bien
assez
d'une tâche, quand on est mal bâti.
Si j'ai su dire, comme je le crois et dans la mesure où des mots
le permettent, cette lumière de seize heures (je ne sais plus si
c'était le printemps ou l'automne, ce n'était pas l'été), sa vibra­
tion particulière, son effet sur l'arbre qui
se trouvait devant moi,
sur ma main ouverte sur le tronc dont je sentais les dures irrégu­
larités de l'écorce,
et auquel j'avais dû m'appuyer après une ren­
contre qui allait avoir de si grands effets sur
le reste de ma vie,
il me manqua de savoir dire la façon qu'avait cette lumière de
faiblir, dans le
moment même de sa plus grande gloire, la façon
qu'elle avait de laisser passer quelque chose
d'une sorte d'ennui
qui allait l'emporter vers la pâleur et le noir. Certes, je ne voyais
pas cet affaiblissement de la lumière qui semblait au contraire
et
au sens propre inépuisable, mais quelque chose en moi le ressen­
tait profondément (ici je dois insister, je le dois : jamais la lumière
ne m'était apparue plus digne de son
nom, à ce point souveraine),
et je sais que cela n'avait rien à voir, rien, avec la connaissance
que j'avais de l'heure
qu 'il était (l'après-midi était bien entamée,
le soir venait, oui, le jour ne tarderait pas à finir) . Pour expri­
mer cela le plus
nettement possible, aussi nettement que je le res­
sentais, il m'aurait fallu ce
mot qui, contenant toutes les nuances
de l'instant que je vivais et qui
me causait une si vive impres­
sion -et
donc aussi, et sans doute surtout, la menace que je sen­
tais peser sur lui, c'est-à-dire de l'instant
qui allait le remplacer,
qui substituerait sa beauté imparfaite, parce que sans plénitude
112 1 PIERR E LA FAR GUE

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(et cependant glorieuse, je le redis), à la perfection qu'il m'était
donné d'éprouver -, m'aurait, par ses contours nets et ses vertus
incontestables (comme les contours et les vertus
du mot « chaise »
rendent inutile et prétentieuse, la plupart du temps, la descrip­
tion de quatre bouts de bois
et de leur disposition sous deux
fesses), épargné cette longue suite de mots
et de phrases -l'une
de
ces accumulations qui nous rapprochent d'un objet sans réus­
sir à nous le montrer autrement
qu 'à travers une brume épaisse,
qui ne
se lèvera pas.
Le mot jour-beauté-fin, le mot qui laisse entendre que c'est
notamment parce qu'elle va finir qu'une chose est belle et digne
d'être chantée, ne m'est pas venu à l'esprit
ni sur le bout de la
langue.
Comme je tenais à trouver du moins un équivalent à ce
qui
me faisait ainsi défaut (et ce défaut me faisait crier de déses­
poir et de rage, et je
me blessais à tous les meubles que conte­
nait la pièce
où je vivais; je ne m'y cognais pas (s'y sont trompés
plusieurs de ceux
qui assistaient, depuis les tribunes, aux mou­
vements trop brusques de
mon agitation), mais je me les lan­
çais dessus avec une violence experte, afin de me
punir de mon
impuissance à guérir le manque où mes veines saignaient), parce
que je ne saurais avoir de repos
tant que je ne suis pas parvenu
à exprimer certaines choses qui me tiennent à
cœur (et le cœur
serré m'oppresse), j'ai écrit une longue suite de mots et de phrases
à laquelle je continuais de préférer les deux
ou trois syllabes du
mot manquant -et après tant d'années il me manque toujours.
J'avais réussi à peindre la lumière dans sa gloire ; j'avais été inca­
pable de peindre la menace qui pèse sur la gloire sans l'inquié­
ter, alors que son extinction est, de la lumière, la plus certaine
, presence.
Mais parfois (rarement), à force de chercher le
mot juste en
écrivant (dans la frénésie) des pages nombreuses qui le pour­
suivent comme une gueule dans laquelle nous pensons
qu 'il finira
bien par tomber, nous triomphons : car, si après avoir fait de cette
PI ER RE LA FA RG U E 1 11 3

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chasse un livre, nous rentrons bredouille, nous comprenons que
ce livre que nous avons dans les mains est le mot que nous cher­
chions,
et que nous n'en voulions pas d'autre. Et que nous ne
voulions surtout pas de celui que nous avons manqué. Ah nous
aimons beaucoup, alors,
qu'aucune grive ne soit venue frotter son
bec
à celui de nos merles.
114 1 PIERRE LAFARG UE

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KAIROS
DON
La notion de « kairos » appartient au monde grec et n'a pas
trouvé d'équivalent dans notre langue. Elle convoque l'idée
d'un
instant favorable, d'un moment décisif qui va engager durable­
ment le présent d'un sujet en lui donnant figure de destin.
Le
kairos est un temps «juste », comme si justice et justesse
ici synchrones pouvaient concorder
en prenant un tour béné­
fique.
Dans une bataille, il est le moment du retournement pro­
pice
pour la victoire. Au cours d'un dialogue, il est cet instant où
l'argument emporte l'adhésion de l'interlocuteur. Dans l'amour,
ce
point de renversement où la rencontre bouleverse le cours
d'une vie et le voue à son élan créateur .
Tout kairos constitue un risque puisqu'il défait la temporalité
usuelle
pour en inventer une autre, qui commence avec lui. On
pourrait le définir lui-même comme une limite à partir de laquelle
un autre monde, un autre regard éclôt. Il est ainsi toujours « catas­
trophique
» . La fumée s'élève droite puis amorce sa fine torsion,
l'endroit exact
où la trajectoire se brise, où commence la volute :
voilà ce
qui fait événement. Ce commencement, cet instant déci­
sif, ce prodige fécond est l'autre
nom du kairos .
Pour être plus précise, la notion que j'aimerais trouver dans
notre langue est celle
qui correspondrait au fait d'être doué­
de-kairos.
Comme exprimer ce don? La grâce de celui qui sait se saisir du
moment opportun ? Mona Ozouf définit ainsi l'héroïsme. Il ne
ANNE DUFOUR MANTELLE 1 1 1 5

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s'agit pas d'opportunisme, mais d'une sorte de sagesse. Nietzsche
l'évoque en ce sens lorsqu'il fait le portrait
du surhomme. Celui-là
serait capable de
rechoisir à chaque instant ce qu'il voudrait voir se
répéter pour l'éternité.
Ce don de pertinence absolue, comme dans un autre registre
l'oreille absolue (mais ils vont ensemble,
au fond), ne corres­
pond pas seulement à un acte isolé, un geste d'exception . Il peut
s'accorder au quotidien, et même à cette dimension typiquement
démocratique
du « banal » : il est des êtres qui en sont doués en
permanence.
La virtuosité
du danseur (amateur ou professionnel, classique
ou en boîte de nuit) dont les pas, les attitudes parlent sa vérité,
est l'une des procédures de cet accord
complet avec l'instant,
voire
l'une de ses preuves ... Le « Marna Rose » de Coltrane aussi.
Le geste séduisant d'un homme ou d'une femme est sa princi­
pauté,
quand la disposition un peu oubliée à accomplir un tour
de force avec élégance et en improvisant lui est mitoyenne. Et si
le trait d'humour à un moment dramatique -Freud « conseil­
lant » les nazis au monde entier au moment de quitter Vienne -
est
l'un de ses titres de gloire, on pourrait enfin rapprocher de
cette parfaite pertinence, de cette musicalité existentielle, le
duende dont Garcia Lorca écrira la théorie et qui définit un esprit
habitant un corps alors inspiré par une puissance aussi guerrière
qu'amoureuse, fougueuse, savante,
par exemple manifeste dans le
flamenco.
L'idée
d'une certaine permanence paraît à première vue contra­
dictoire avec celle de l'instant décisif. Mais cette permanence
serait le fruit
d'une sorte d'éducation à la grâce. Pour être
capable de se saisir
du Propice, il faut s'y exercer . Le danseur
n'invente pas à chaque pas sa science
du geste, il l'éprouve en
permanence. Charnellement. La souplesse et la maîtrise se tra­
vaillent
pour confiner à la mystérieuse efficacité de la beauté du
geste. Celui qui est doué-du-kairos est comme chez lui dans l'ins-
116 1 ANN E OU FOURMAN TE LLE

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tant de grâce. Pas question de calcul ici, mais de la qualité d'une
présence parfaite où règne ce qui n'est pas programmable dans
une éclosion.
L'indi v
idu doué-du-kairos agit et accueille donc d'un même
mouvement. En ce sens cher au monde grec où contemplation
et action font un. Mais cette particulière
tournure donnée à son
destin s'accroît
d'une qualité sur laquelle il ne peut être qu'heu­
reux de conclure , celle que lui confère la chance
de toujours
s avoir tenter
et saisir sa chance.
ANN E DUFO UR MANTE LLE 1 1 1 7

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L'AUTRE
ENFERMEMENT
EXTÉRIEUR
Soudain, l'autre est là-bas, dedans. Enfermé. On le dit
« interné », « hospitalisé », ou bien « détenu », « écroué », « incar­
céré
» - c'est selon . Ladministration, le monde, les proches dis­
posent, !'enfermé dispose lui aussi,
d'un mot pour dire son fait,
voire de quelques synonymes propres à nuancer la situation.
Linstant fatal est celui de l'annonce : «Ton père ... » (ta mère,
ton mari, ton fils ou n'importe lequel de ces êtres contre les­
quels l'existence nous a jetés à jamais) n'est pas mort, non, c'est
autre chose qui lui est arrivé.
Et vous voilà, vous, brutalement
« enfermé dehors », tout l'espace rétréci quand bien même la
scène
se déroulerait en plein vent, le plafond qui tombe, les murs
qui
se dressent, la clé jetée aux orties ou dans le caniveau, selon
que le drame est rural
ou urbain . Personne n'y voit que du feu.
Ces murailles qui désormais vous écrasent les membres
et le cer­
veau sont invisibles au regard ordinaire. Dorénavant vous serez
projeté dans la cellule
ou le dortoir, derrière les grilles, les ser­
rures, les camisoles, les boulets, à
tout jamais propulsé dans cette
imagerie clinquante
qui jamais ne vous avait fait vibrer, pas même
à la lecture de romans, et qui va vous enchaîner malgré vous, vous
faire vous cogner au moindre pas, vous écraser dans une attente
qui plus jamais ne prendra fin,
quand bien même l'autre aura
depuis longtemps franchi dans l'autre sens les grilles de son iso­
lement.
Car il ne s'agit pas d'un état passager, d'une attente qui
concernerait l' enfermé -guérison, libération, permission, de
1 18 1 MA RL ÈN E SOR EDA

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ces sortes de choses qui se produisent dans des zones balisées du
champ social. Mais d'un état irréversible pour lequel les lexico­
graphes seraient bien inspirés d'offrir
un mot adéquat.
MARLÈ NE SOREDA 1 11 9

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LANGAIGE FRANÇOYS
INTERPRÉTATION
Il ne me semble pas avoir jamais suspecté le langage d'insuffi­
sance. C'est à l'infirmité
de mon esprit que j'ai imputé, aussi loin
qu'il
me souvienne, l'absence du mot, tout simple, sans doute,
qui aurait circonvenu la nature,
fixé le prix, le poids, la portée des
états de chose auxquels
on est continuellement confronté.
Il existe,
pour reprendre une formule de Caillois, une « néces­
sité d'esprit
». Nous ne pouvons pas plus nous empêcher de
penser que nous abstenir de respirer. Il faut travailler sans relâche
ni cesse à proportionner nos idées aux faits.
Létymologie
le dit. Lenfant, infons, c'est celui qui ne parle
pas . Mais cette infirmité s'étend fort au-delà
de la première
année,
quand on profère ses premiers mots, et c'est tôt qu'on en
prend conscience, que ce devient une souffrance. Quelque chose
se passe, qu'on est dans l'incapacité de nommer, qui existe par
soi et se refuse à entrer dans l'ordre qui nous est propre, celui
du langage articulé. On vient sans préparation ni préjugé. Il y a
tout à faire. La maxime de Sénèque, déjà : «Il faut une vie pour
apprendre à vivre ».
Que l'impuissance dont on se découvre affligé soit perçue
comme telle, c'est ce qu'atteste
a contrario la joie spéciale, toute
mentale,
qu'on tire des vocables qu'on découvre, un à un, le
temps aidant. Ils condensent, éclairent les événements, les senti­
ments auxquels
on faisait face et qui étaient irritants, douloureux
à
proportion de ce qu'ils nous demeuraient mystérieux. C'est
120 1 PIERRE BER GO UNIOU X

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donc ça! Les affections polaires entre lesquelles nous flottons, la
joie et le chagrin, ne
sont jamais que la couleur subjective d'un
accroissement ou d'une diminution de notre être, d'une avancée
ou d'une perte, d'une liberté ou d'une privation . Guère de jour, à
partir d'un certain âge, que n'éclaire un terme qui ordonne, cla­
rifie, assagit la confusion primitive.
On se le répète tout bas. On
vérifie qu'il a bien découpé une figure, cristallisé un objet dans la
nébuleuse originelle.
C'est d'une carence d'un autre ordre, précisément située et
datée, historique, que m'a semblé frappé le langage . Elle ne tenait
ni
à l'absence provisoire ou définitive d'un mot ni même à la fai­
blesse d'esprit
qui est notre premier partage, mais à l'imprécision
de l'usage
qu'on en faisait, au centre du pays, au milieu du siècle
dernier. Il y avait d'autres façons de dire qui,
au lieu de réson­
ner paisiblement,
au loin, comme les langues étrangères, disqua­
lifiaient,
à distance, celle qui nous était naturelle. Ç'a été, je me
rappelle, un surcroît de peine, s'ajoutant à celle, éternelle, univer­
selle, d'apparier l'expression à l'expérience.
La cause
du mal -je ne l'ai compris qu'après; d'abord, je le
vivais -tenait aux bouleversements morphologiques qui
ont
marqué l'après-guerre, quand on est arrivé.
Le plus important, c'est la disparition soudaine de la petite
paysannerie qui formait, depuis deux millénaires, le corps de la
population et le travailleur collectif. Lhistorien Karl Polanyi a pu
parler, à ce propos, de « grande transformation », les sociologues
de« révolution silencieuse». Au même moment, les empires colo­
niaux se disloquent . Les peuples asservis réclament leur indépen­
dance, les armes
à la main. C'est la fin des marchés protégés, des
sources de matières premières
bon marché, de la main-d' œuvre
indigène surexploitée. Il faut affronter la concurrence internatio­
nale,
donc améliorer la productivité, donc élever la qualification
des producteurs, ce qui passe
par l'élargissement et la prolonga­
tion de la scolarité.
PI ERR E BER G OUNIOUX 1 121

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Le travail de la terre s'accommode sans dommage de l' analpha­
bétisme, de parlers locaux, celui des usines,
sur machine, et des
bureaux, non.
On doit suivre des consignes écrites, manier des
chiffres,
se référer à une réglementation précise, à des textes de
lois. Des marches lointaines, à
peu près autarciques, toujours patoi­
santes,
ont été confrontées, du jour au lendemain, aux vues, aux
procédés, au langage de l'autorité centrale, à la culture citadine,
savante, lettrée, régnante.
C'est cette rupture de l'histoire longue,
de
ses lenteurs, que j'ai vécue, avec les générations pléthoriques
que le pays
met en circulation lorsque l'espoir renaît d'un avenir
qui ne sera pas la répétition des guerres, des crises économiques,
de la barbarie,
du passé. Premiers de nos lignées, nous entrons
au lycée
quand le Certificat d'études primaires, depuis les décrets
Jules Ferry, en
1880, constituait l'horizon de la scolarité. Nous
n'embaucherons pas à treize
ou quatorze ans pour nous former
sur le tas aux métiers peu nombreux, faiblement qualifiés,
d'une
contrée rurale pauvre, retardataire. Nous allons partir, passer au
loin le restant de notre âge parce que le sort nous a placés au
centre
d'un vide de quatre cents kilomètres de diamètre à la péri­
phérie duquel sont réparties les premières villes universitaires,
Clermont-Ferrand à l'est, Bordeaux , à l'opposé, Toulouse, au sud.
Paris, à cent vingt lieues, au nord, mène l'existence fantastique
d '
un rêve.
C'est à la dernière extrémité
qu'on a découvert ce qui nous
attendait, l'étrangeté
du dehors, l'absolue nouveauté du cha­
pitre qu'il nous incombait de gribouiller. Mais ils étaient déjà
agissants
quand nous n'avions pas encore franchi les limites du
canton. C'est à leur action sourde, anticipée, très dérangeante
que j'attribuerais les réserves que m'a inspirées
le langage courant.
Non pas seulement telle ou telle tournure bizarre, vernaculaire
ni même l'accent naïf, prétentieux
et chantonnant, mais sa tota­
lité, son rapport global aux faits, sa valeur
« positionnelle d' exis-
1 2 2 1 PIERR E BER G OUNIOU X

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tence »,pour user d'une formule bien aride et pédante, mais j'en
ai besoin.
La littérature a à voir avec la politique. Elle participe de ce
qu'on appelait, jadis, la superstructure. L'infrastructure, c'est
la production et la reproduction matérielles
de l'existence, le
stade de développement auquel sont parvenus les forces produc­
tives
et les rapports sociaux correspondants. Les institutions, le
droit, la religion, les Beaux-Arts,
les représentations collectives et
jusqu'aux idées les plus apparemment singulières, personnelles,
s'en déduisent.
Le premier texte de la littérature française, c'est La Chanson de
Roland. Elle exalte, au XI e siècle, les vaines prouesses de la che­
valerie combattante carolingienne dans la passe
de Roncevaux.
L'occitan servira,
un temps, de vecteur au lyrisme renaissant avant
que la centralisation de l'autorité aux mains des dynasties victo­
rieuses, des Valois puis des Bourbons, ne
mette un terme au mor­
cellement féodal, à la bigarrure dialectale.
Les textes hérités du passé ne nous parlent qu'autant que nous
y découvrons, à l'état naissant, notre humanité, qu'ils éclairent la
profondeur présente des vivants que nous sommes. Sinon, ils
sont
lettre morte et ne concernent plus que les philologues.
Ils
sont issus, depuis le début de l'histoire, c'est-à-dire depuis
l'invention de l'écriture, des castes et des classes dominantes des
successives sociétés.
Ils tendent d'emblée un complaisant miroir
au despote oriental - c'est Gilgamesh, roi légendaire d'Uruk -,
relatent, en hexamètres dactyliques, l'équipée de l'aristocratie fon­
cière achéenne aux rivages de l'Asie Mineure,
ses exploits sous les
murs de Troie et le retour
du plus ingénieux de ses représentants
dans l'île
où l'attendent son épouse, ses oliveraies, ses troupeaux
de bœufs et
de porcs, ses esclaves et ses servantes.
La littérature française naît véritablement avec cette entité poli­
tique
d'un type nouveau que constitue l'État-nation, vers la fin
du xve siècle. L'État, c'est l'organe qui monopolise l'usage légi-
PI ERR E BER G OUNIOUX 1 123

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rime de la violence physique, la nation, l'ensemble territorial inté­
gré auquel
il impose ses lois, sa monnaie, ses poids et mesures, sa
parlure -
«le langaige maternel françoys »,que prescrit, en 1539,
et sous peine de nullité, l'édit de Villers-Cotterêts
pour tous les
actes publics.
L'individu conscient de soi est l'enfant de l'État. Il ne saurait
céder
à son premier mouvement sans s'exposer aux pénalités pré­
vues par la loi . Il lui faut préalablement réfléchir
à ce qu'il va faire
ou dire, penser, si la pensée n'est jamais, selon la définition toute
négative qu'en
donne Alexander Bain, qu' « un geste retenu, une
parole
ravalée ». L'homme méditatif auquel nous nous évertuons
toujours
à prêter âme et souffle s'éveille à lui-même à l'aube des
Temps modernes. Les trois États-nations
qui dominent alors le
monde, l'Espagne solaire de Charles Quint et de Philippe II,
l'opiniâtre Angleterre élisabéthaine, la France absolutiste confient,
chacune,
à l'un de leurs ressortissants, qui sont Montaigne,
Shakespeare et Cervantès, le soin de publier son acte de nais­
sance. C'est peut-être
pour avoir pâti d'emblée et durablement
d '
un État de «lourde police» que ce pays s'applique depuis un
demi-millénaire à porter l'expérience dans le registre second, étin­
celant,
à l'occasion, de l'écrit. Sous la réserve qu'on a dite, qui
est son assise limitée, privilégiée, politique, la littérature participe
de la magie de l'écriture, de l'explicitation
dont celle-ci est la clé.
Des chercheurs anglais,
E. Havelock, J. Goody, ont établi, faits
à l'appui, qu'elle constituait l'événement le plus important de
l'aventure humaine. Elle a brisé les limites de la mémoire, donc
de la conscience . Elle visualise la parole, objective la pensée, porte
au
jour ses catégories sous-jacentes . Cette faculté qu 'est la raison
est
tout sauf n aturelle . C'est une posture intellectuelle, une atti­
tude existentielle conditionnée par l'écriture et, s'il faut
se référer
à l'infr astructure, par la comptabilité du produit du travail forcé
dans les empires hydrauliques de !'Antiquité
où elle est née, vers
la fin
du quatrième millénaire.
12 4 1 PIER R E BER GO UNI O U X

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Quel rapport avec la subite susp1c1on de minces lycéens à
l'égard
du langage environnant, voilà déjà longtemps, dans de
lointaines provinces? Celui-ci, à savoir que l'ouverture relative de
l'enseignement a fait tomber entre leurs mains des ouvrages
dont,
seuls, les membres des ordres privilégiés de la société Régime, de la noblesse terrienne
et du clergé, plus tard de labour­
geoisie urbaine cultivée, avaient l'usage. Il a fallu que la petite
paysannerie s'absente, que la modernisation
du procès de pro­
duction appelle une élévation de l'instruction générale
pour que
des populations, étrangères depuis la
nuit des temps à la culture
savante, découvrent, éblouies, l'éclat, l'exactitude auxquels
peut
atteindre un usage réfléchi del' écrit.
l:anthropologie qualifie d'acculturation «les phénomènes qui
résultent de ce que des groupes d'individus de cultures différentes
entrent en contact
continu et de première main, avec les change­
ments qui surgissent dans les modèles culturels originaux de
l'un
ou l'autre des deux groupes » (Redfield et al., 1936). Les consé­
quences
en sont variables et, parfois, redoutables. Ce peuvent être
la dérobade, avec repli sur soi et surtribalisation, l'opposition, qui
prend la forme du dénigrement de l'étranger, de la survalorisation
du passé, la coupure, avec maintien de comportements anciens à
côté des comportements nouveaux, la destruction pure et simple,
qui se traduit
par la perte du goût de vivre, l'annihilation phy­
sique, comme chez les Fuégiens
et les Vedda de Ceylan. Il y a
aussi l'acceptation.
Tout nous poussait à accepter, à commencer par nos devanciers.
Ils avaient deviné que les temps étaient accomplis .
Pour les conti­
nuer, il fallait partir, changer . D'ailleurs, nous étions déjà autres .
Lavenir différent auquel nous étions promis infiltrait le temps des
commencements.
Un signe que nous n'étions plus les mêmes, ce
fut la réticence que pouvaient inspirer la version usuelle de l' exi s­
tence, le langage courant
dont la fréquentation des livres et des
manuels, au lycée, dénonçait l'imprécision, l'indigence. Mais c'est
PI ER RE B ER G OUNIOU X 1 12 5

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après, de loin, comme toujours, que j'ai commencé à démêler un
peu de quoi il retournait. L'extension des relations marchandes à
l'ensemble de l'activité a balayé
les enclaves du passé dont nous
étions les hôtes.
Or, nous ne saurions rester indifférents à ce qui
se passe
et nous concerne. La nécessité d'esprit qu'on évoquait,
pour commencer, nous fait une obligation d'être fixé autant qu'il
est en nous. Si je suis toujours courbé sur
mon papier, à l'autre
bout du temps, c'est parce que de petits otages réclament, du
fond de l'enfance, l'explication approchée dont ils ont eu l'avant­
goût, là-bas, mais qu'ils ne pouvaient alors
se procurer.
126 1 PIERR E BER G OUNIOU X

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LANGUE
DISPARITIONS
ANOSOGNOSIE
Y a-t-il un nombre idéal de mots, en deçà duquel une langue
serait pauvre, au-delà duquel elle serait
en surpoids? Peut-on
multiplier les mots à l'infini, est-ce un bien? Ou devrait-on en
diminuer le nombre, ne garder que l'essentiel ? Mille questions.
Il faudrait repartir
du Cratyle de Platon. Laissons cela. Admettons
qu'il
en manque. Dans la nôtre comme dans les autres. Je ne peux
le nier, ayant naguère glissé dans un roman (LEmbaumeur) un
passage sur les doigts de pied : ceux-ci n'ayant pas, en français, de
nom individuel comme en ont les doigts de la main, un groupe
de farceurs proposait de
nommer les orteils humains de chaque
pied respectivement
le cyclope (le gros orteil), le lutin (le petit
orteil),
le tâtonneur (voisin du gros orteil et le plus proche, chez
certains contorsionnistes, de l'autonomie de mouvement), etc.
Aujourd 'hui,
j'ai la nette et douloureuse impression qu'en fran­
çais des mots manquent, de plus en plus, mais dans
un autre sens.
Ils
manquent non parce qu'ils n'existent pas encore, mais parce
que, existant,
ils se dérobent soudain. Parce que, victimes d'une
maladie subreptice comme
on en a connu il y a trente ans, ils
sont brusquement privés de défense immunitaire et succombent .
Ils succombent, mais
pour être immédiatement remplacés par
les mots d'une autre langue. Phénomène politique plus que lin­
guistique, plus fort dans certains secteurs de la société que dans
cl' autres -particulièrement dans les médias et la publicité. Ah! me
dira-t-on, vous voulez parler des anglicismes (puisque la langue
DO MINIQU E N OG UEZ 1 12 7

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remplaçante, mettons les points sur les i, est l' anglo-américain) ?
Hélas,
non. Dans les anglicismes, il reste un tout petit peu de
français.
On prend un mot, « supporter » ou « choqué », et on
le tord, jusqu'à lui faire chanter une autre chanson, on lui fait
dire
« soutenir » au lieu de « tolérer », ou bien « sous le choc » au
lieu de « scandalisé ». Non, dans le cas dont je parle, il ne s'agit
plus
de torsion, mais de liquidation . Ce sont à présent les mots
anglais, tels quels, qui déboulent par wagons entiers dans les
médias, remplaçant
un à un leurs équivalents français : challenge
se substituant à « défi », coach à « entraîneur », team à « équipe »,
Low cost à « bon marché», facus sur à « le point sur», comme la
cellule parasite
se substitue à la cellule vivante. Pourquoi cette
gangrène? Qu'expions-nous là?
Amnésie
d'une aphasie. On ne sait même plus qu'on est
malade. Anosognosie ?
Il faudrait paraphraser le refrain
touchant et mélancolique de la
chanson
« C'était bien » chantée par Bourvil (paroles de Robert
Nyel, musique de
Gaby Verlor) :
Dans ce p'tit bal qui s'appelait .. .
Qui s'appelait ... quis' appelait ... qui s'appelait .. .
Non, je n'me souviens plus du nom du bal perdu .. .
Ce pourrait être :
Dans cette langue qui s'appelait .. .
Qui s'appelait ... quis' appelait . .. qui s'appelait ...
Non, je n'me souviens plus du nom d'la langue perdue ...
Et comment appeler ce funèbre phénomène? Il manque un
terme. Le grand manquement, justement? Le grand évanouisse­
ment ? La grande nécrose ? La grande disparition ?
128 1 DOMINIQUE NOGUEZ

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MANQUE
EXPRESSION
je ne sais pas quoi dire ...
je
voudrais te dire ... je ne trouve pas les mots.
je ne l'ai pas appelé(e), je ne lui ai pas parlé, je ne savais pas quoi
lui
dire.
Il manque le mot pour dire qu 'on manque de mots.
Le mot « manqu e » ne suffit pas. Il creuse, il fait le vide ; on
voudrait faire le plein . Le plein d'empathie, le plein d'affection,
de compassion, de sentiments, et
on se trouve tout bête avec des
mots
qui sonnent creux. De tout cœur avec toi, me s affectueuses
pensées, je pense bien à toi, etc. Blablabla,
on dit comme on peut,
du mieux qu'on peut, et ça nous semble bien plat.
En cas de bonne nouvelle, on s'en fout d'être plat, on partage
la joie.
En cas de mauvaise nouvelle, hou là là! Les mots font défaut,
c'est rien
de le dire. Une maladie, un deuil, un échec ... On vou­
drait réconforter, dire sa sympathie , dire
qu 'on est là, qu'on com­
prend, etc. En même temps, on sait qu'on ne comprend pas
vraiment, pas
tout à fait , pas complètement. On se met à la place
de l'autre, d'accord, mais
on sait bien, tout au fond, qu'on n'y
est pas. C'est sa place , pas la nôtre. C'est lui, c'est elle,
qui vit cet
é v énement-là, cette perte, ce chagrin, cette tristesse,
et parfois ce
désespoir.
ISABE LL E MINI ÈRE 1 129

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Il manque un mot qui dise qu'on est en manque de mots .
Un mot qui dise «Je suis là, je suis avec toi, tu peux comp­
ter sur moi, mais je ne sais pas bien
le dire parce que je suis
bouleversé(e) ».
Ce serait un mot naïf, simple et profond.
Un mot si poétique qu'il aurait été détourné depuis des lustres
et
qu'on aurait oublié son origine. Selon le dictionnaire, ça vou­
drait dire
« en manque de savoir dire », mais ça voudrait dire
beaucoup plus,
en vrai. On aurait envie de s'essuyer les yeux en
entendant ce mot-là.
13 0 ! ISABE LL E MINI ÈRE

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MÉGÈRE
CENDRILLON
FOLCOCHE
En fait le mot existe, mais il renvoie à l'univers des contes, à
Cendrillon, à la Blanche-Neige. Il en a été tellement marqué
qu'aujourd'hui personne ne l'emploie plus dans
son acception
première.
De sorte que lorsqu'il réapparaît c'est toujours dans
son sens galvaudé, vieillot, inexact,
pour désigner une femme pas
commode, désagréable,
empruntant à la Mégère de Shakespeare
et
à la Folcoche de Hervé Bazin. Comme si l'image envahis­
sante
qui lui était accolée avait vampirisé sa signification. C'est
à la suite d'un malentendu persistant dans une conversation que
le
mot m'est revenu, qui aurait été ici le mot juste et que pour­
tant je n'aurais jamais utilisé de peur de passer pour un goujat.
Une amie, mariée deux fois, me parlait de sa belle-mère . Le por­
trait
peu amène qu'elle en faisait relevait plutôt de l'ambiance
des contes, mais par l'usage je pensai
en priorité aux mères de ses
maris. Quelque chose pourtant dans la généalogie ne collait pas
et
j'ai demandé de quelle mère de quel mari il s'agissait. L'amie
marqua
un temps d'arrêt. De la seconde femme de son père, bien
sûr.
Et je me retins de me frapper le front en précisant ah tu veux
dire ta marâtre.
Et aussitôt je vis débarquer le miroir magique
qui
doit répondre à ce qui n'est même pas une question : dis-moi
que je suis la plus belle,
et la pomme empoisonnée, et Javotte et
Anastasie, les deux belles-sœurs insupportables de la fille cendrée
à force de camper auprès de l'âtre. Du moins, même victime d'un
glissement de sens, le mot a-t-il survécu au lieu que dans la situa-
JEAN ROUAUD 1 131

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tion symétrique, pour le beau-père, le deuxième mari de la mère,
le parâtre a définitivement sombré.
132 1 JEA N ROUA UD

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MONUMENT VALLEY
AMOUR
Parfois un mot manque entre deux autres. Un peu comme on
n'arrive pas à nommer une nuance de couleur entre le rouge et
l'orange par ex emple, ou le rouge et le ros e. Il faut alors construire
des images, inventer des combinaisons d'autres mots
qui peut­
être
vont briller dans le voisinage d'une grande paroi de grès qui
s 'enflamme au soleil couchant dans la
Monument Valley, ou d'un
mur au crépi fané dans un petit bourg des Pouilles. Il me manque
. . , un mot entre « amour » et « am1ue ».
Mais les mots qui manquent ne sont-ils pas source possible
d'invention
ou de rêverie pensée, autant que les mots existant s?
Et ne font-ils p as bouger ce qu 'il y aur ait à l'occasion de trop figé
dans les dictionnaire s ? Ainsi
peut -on entre amour et amitié dire
amitié amoureuse (plutôt
qu ' a mour amical), mais c'est quand
même mettr e l'un des mots dans la dépendance de l'autre . Déci­
dément il y a là un mot qui me manque.
JA M ES SACRÉ 1 133

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NAÎTRE
SURVIVRE
Qu'il fasse beau, qu'il fasse laid, c'est mon habitude d'aller sur les
cinq heures du soir me promener sur le boulevard du Montpar­
nasse. En hiver, l'air y est froid, propre à fouetter la conscience
assise
du philosophe que je fais profession d'être. Il y est doux
en été, déployant les grâces d'une femme aimante, caressant mes
pensées les plus sombres.
Un café tapageur y sert souvent de halte
à mes méditations.
Un après-dîner, j'étais là, regardant beaucoup,
parlant
peu; lorsque je fos abordé par un des plus bizarres person­
nages de ce pays où Dieu n' en a pas laissé manquer. Toujours mis à
la précédente mode,
le costume usé, la cravate éteinte, la chaus­
sure éventrée,
béant sans plainte sur les vanités du monde, il était
là chez lui, comme chaque jour, errant
d'un groupe à l'autre, tel
un bourdon vrombissant, le verbe libre et haut, l'ironie à la lèvre,
le sarcasme effilé
comme la lame d'un maître bretteur. Venant à
moi, son apostrophe fut claire :
« Bonjour, monsieur le philosophe, que faites-vous céans, vous
dont le jugement s'affine au commerce des plus sages ? Que
croyez-vous trouver ici, sauf l'affligeante confirmation de l'uni­
verselle platitude
humaine?
MOI -Sachez, monsieur, que du plus humble des cercles peut
jaillir une vérité profonde, propre à nous édifier.
LUI -Vraiment? Voilà qui est plaisant . Remarquez bien, je
gage que ce genre de
tripot a bien des vertus que n'ont pas les aus­
tères académies
...
134 1 PATRI CK TUDOR ET

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MOI -Certes oui, celle, par exemple, de receler des esprits
comme le vôtre, prompts au contrepoint, à l'escrime des mots et
au renversement des usages, comme Diogène en son temps.
LUI -Le sage de Sinope ? J'en accepte l'augure et vous remercie
de cette promotion.
MOI -Dites-moi. Voilà quelque temps déjà que je m'interroge
sur
un point que ni Diogène, ni Platon, ni même maître Kant de
Konigsberg
n'ont pu éclairer. Vous qui êtes instruit de ces choses,
pouvez-vous
me donner le contraire du verbe « vivre » ?
LUI, après un moment de réflexion pendant lequel je constatai
comme
une montée de sève à ses joues couperosées et un mou­
vement pendulaire de la tête dont il semblait accompagner son
ardent labeur d'intellection -Je ne sache pas, monsieur
le phi­
losophe, que le verbe
« vivre » ait un antonyme. Certes certains
esprits hâtifs,
dont vous et moi déplorons chaque jour la mul­
titude envahissante, oseraient répondre
« mourir », imbécile
approximation métaphysique
dont ne saurait se repaître que le
commun.
MOI - Que voulez-vous dire? Donc selon vous, « mourir »
n'est pas le contraire de « vivre » ... ?
LUI - Que nenni, cher ami, que nenni! Entendez bien ce que
je veux vous faire entendre. Renversons
un instant les choses
comme y étaient accoutumés les
« pseudos » de la théologie néga­
tive :
pour peu qu'on y songe un peu, quel serait l'antonyme de
« mourir » ?
MOI -Gageons que si je dis ... « vivre », je tombe dans les rets
de votre piège socratique
...
LUI - En effet, cher ami. Différence notable de registre .
« Mourir », dont on nous fait tout un plat et même tout un ser­
vice de Sèvres, n'exprime
qu'un simple changement d'état. Et
même si ce changement est l'aboutissement d'une longue agonie
plutôt qu'un basculement brutal, ce n'est que l'expression d'un
passage, celui de la vie à la mort. La logique voudrait donc, et
PAT RICK TU DOR ET 1 13 5

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vous en conviendrez avec moi, que le contraire du passage de
la vie
au néant - ou à l'éternité, selon que l'on professe ou non
quelque foi dans ce concept si contraire à nos métabolismes de
brachiopodes -fût le passage
du néant à la vie ...
MOI - Donc .. . la naissance ...
LUI - Sans doute aucun, l'antonyme de « mourir » est donc
bien « naître » et non point « vivre ».
MOI - Le raisonnement est juste et je vous suis dans ses pré­
misses, mais dans ce
cas quel serait le contraire de « vivre » si,
comme vous venez de m'en convaincre, ce n'est pas « mourir » ?
LUI - Eh bien, c'est là où le lexique est un peu court.
À brûle-pourpoint, je fus mis en demeure de raisonner ferme
devant le sourire narquois
de mon interlocuteur.
MOI -Il faudrait avoir recours à un néologisme. [antonyme
de «vivre », si je suis une logique sémantique éprou vée et lui
accole
un pr éfix e pri vatif, serait donc « dé-vivre ».
LUI - Comme « dépen ser » serait l'antonyme de penser? Je
vous l'accorde,
« dépenser » est un bel antonyme à « penser », le
degré zéro
de toute réflexion, c omme le confirmerait, d'ailleurs,
n'importe quel vrai sage, Diogène , Antisthène, Évagre le
Pon­
t ique, saint Benoît-Joseph Labre ou ... votre serviteur qui vous
rappellera que dans consommation,
il y a ... sommation ...
[arrière, arrière, arrière ... petit-neveu de Rameau me tendit un
. , . sounre equ1voque.
LUI -Mais revenons à nos brebis. S'il devait y avoir un
contraire à« viv re » , ce serait. .. « survivre ». Être confrontés, pour
ceux qui ne sachant pas même s'ils vont manger le soir même,
à cette angoisse :
« sur vivre » est déjà bien terrible et ils sont des
millions, mais
...
MOI-Mais?
LUI -Mais les pires , ne sont-ce pas ces autres millions -vous
136 1 PATR IC K TU DORET

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peut-être ... -qui, ayant l'heur de vivre dans des contrées plus
riantes, échappent à
ces basses contingences et trouvent quand
même le moyen de «survivre » quand ils devraient «vivre »,
choisir la verticalité, l'élévation, par la pensée, l'art, la spiritua­
lité, cesser
de ramper dans !'insignifiance et de jouer aux hori­
zontaux? Enfin,
tout cela relève de la pure spéculation, cher ami.
[antonyme formel de « vivre » n'existant pas, je me fais juge de
vos lâchetés horizontales et vous
condamne à ce manque , à cette
absence, à ce vide
... C'est-à-dire à la vie ... »
Et , ayant dit cela d'un ton rogue qui ne supposait aucune
réplique,
l'homme me tourna le dos brutalement et disparut aussi
vite qu'il était apparu, dans cette houle vague et fragile que com­
posent ses frères humains .
PAT RICK TU DORET 1 13 7

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NEIGE
crissement mat né du vide d'où darde le silence sous les pas
accrochés au mutisme de l'air qui investit le corps et résonne der­
rière l'os
du crâne quand j'avance au gré du froid piquant parmi
le sol maculé de stridences pointues qui percent le flanc
d'un saint
Sébastien des courtilles
se fichant du solipsisme pendu à la falaise
crayeuse puisque ce
si subtil bruit crucifié et ténu au point de ne
pas porter de
nom (la grammaire regimbant toujours face au mys­
tère) est la raison
pour laquelle lors de mes courses éperdues je
recherche en hiver
un prétexte pour le porter sous les fonts baptis­
maux afin que cette vacance cet indice taiseux
d'une grâce à dési­
gner
se fige dans le gel et les vapeurs qui montent tels les résidus
de signes minces
et intangibles propres à la peine de le savoir ano­
nyme avant de parvenir au seuil des douleurs muettes parce que
ce chuchotement sous la semelle puissant
tant il pénètre l'âme
me reconduit au chant des grandes orgues
et se fond aux coni­
fères poudreux
qui percent le ciel de leur cime où l'étoile du nord
est piquée tandis que les joues s'empourprent au son si singulier
décidé
par la course son rythme et sa cadence frères nourriciers
d'une danse qui possède la chaleur du lait dégouttant à l'aréole
du sein au cœur des heures vierges saupoudrant sur les enjam­
bées
du marcheur le délicat frisson de l'hiver souvent comparable
au fendillement
d'une noix qui s'ouvre ou au chuchotement des
trèfles que
l'on froisse entre deux phalanges parce que ce bruit­
là ce chuintement timoré a le poids minuscule
d'une grive qui
138 1 CÉCILE LADJALI

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marche sur les miroirs pris par la glace où l'acier des patins qui
s trient l'air balafrent joyeux les éclats de rires rappelant ainsi la
douce mélopée puis la rencontre intime entre
le décor effacé et le
soleil
de sucre qui bat dans ta poitrine
CÉC ILE L AD JA LI 1 139

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NEZ
MANQUE
Il y a ceux à qui on a coupé les testicules, on les appelle cas­
trats; ceux
à qui on a coupé les bras, manchots; les jambes, culs­
de-jatte. Mais ceux
à qui on a coupé le nez , comment les appelle­
t-on? Ils n'ont pas de nom. On les a exclus du dictionnaire.
Exilés dans
un non-dit, une terra incognita - innommable ! -, ils
tournent en rond dans la geôle à jamais close de leur anonymat.
Et ils en ont pour perpète! Nicolas Gogol a abordé le sujet, on
le sait, mais par le mauvais côté. C'e st du nez avant tout qu'il
est question dans sa fameuse nouvelle. Le nez, lui seul,
« en
est
» le héros central, le pivot, la star : un nez qui erre dans les
rues
de Pétersbourg (ou Moscou? je ne sais plus), qui voyage en
coche, qui ... Mais !'Autre, celui à qui ce nez divaguant manque,
le
propriétaire de ce nez dirais-je, s'en préoccupe-t-on? Pourtant
ce manque n'est-il pas aussi évident qu 'un nez au milieu de la
figure?
Et qu'est-ce qu 'une figure sans nez? Une gueule cassée à
la rigueur. Mais gueule cassée est
un terme trop général, qui peut
désigner tout autant un menton arraché, ou des pommettes, ou
des oreilles et le reste ! Si le nez de Cléopâtre eût été plus court,
la face
du monde eût été changée, écrivait l'autre. Mais si le nez
de l'intéressée
n'eût pas existé du tout, à quoi eût donc ressem­
blé cette face
du monde amputée? Manchot, explique le diction­
naire, viendrait
du latin mancus, « manque ». Pourquoi ce concept
d'ordre
si général n'a-t-il été attribué, par l'usage, qu'aux gens
ayant
perdu leurs bras? Manchot ne pourrait-il pas être reconnu,
140 1 MOR GA N SPORTES

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par l'Académie française, comme un terme désignant aussi les
individus sans nez? Ainsi parlerait-on
de manchots-du-nez, de
manchots-des-bras
ou, pourquoi pas de manchots-des-oreilles.
MORGA N SPORTES 1 1 41

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Dans toutes les langues, il existe quelques mots difficilement
traduisibles
qui n'ont d'autre vocation que de désigner l'essence
de la langue à laquelle ils
appartiennent . De tels mots ne disent
pas
rien; ils tracent les contours de leur monde : la relation spéci­
fique
qu'on y entretient avec les choses, avec la langue, entre sem­
blables.
C'est là une réalité indiscutable, et cependant des plus
malaisées à saisir :
pour la décrire, il faudrait disposer d'un point
d'observation extérieur au langage. En est-il?
Je pense à la manière
dont Debussy scrute la parole de Golaud
et de Mélisande; au point de vue qu'il invente sur le monde
verbal de Pelléas et Mélisande : à distance des choses du drame et
aussi bien du discours qui les exprime. Je pense encore au pro­
montoire d'ironie
et de tendresse sur lequel Poulenc installe les
mots d'Apollinaire
ou d'Éluard. La musique, en ce sens, repré­
sente sans
doute le seul satellite suffisamment proche et suffisam­
ment lointain qui permette d'observer n'importe quelle langue.
Mais sa saisie reste intrinsèque à ses systèmes. Elle transpose dans
" . . ' son etre ce qui appartient a un autre.
Du moins peut-on dire « musicaux », en un tel sens, ces rares
mots qui, à l'intérieur d'une langue, cristallisent son être-au­
monde, et pour ainsi dire l'envisagent. Le mono no aware du
japonais constitue l'exemple le plus parfait de ces cristaux. Le
sentiment (aware) des choses (mono) y désigne non pas la vague
impression
que certains objets ou certains spectacles lèvent en
142 1 CHRI ST IAN OOUM ET

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nous, mais d'abord le sentiment qu'éprouvent les choses elles­
mêmes
à se transformer, dans une conception animiste du
monde. On ne connaît guère qu'un équivalent de ce sens en
français : il apparaît au détour d'un vers fameux de Lamartine,
sous une forme interrogative il est vrai
(« Objets inanimés, avez­
vous
donc une âme?»), où âme, croisant inanimés, se teinte
d'une couleur très inattendue. Claudel, on le sait, propose de
rendre
par le néologisme ahité cette exclamation qui monte des
êtres inanimés
et en dit la nature éphémère. Jacques Roubaud,
après lui, traduit le titre de son recueil
Mono no aware par « sen­
timent des choses ». Mais derrière ces interprétations partielles se
dessine un signifié évasif, une réalité des plus floues, l' « âme des
choses
» que la langue, dans les contextes respectifs de Lamar­
tine, de Claudel et de Roubaud, ne
nomme qu'en exhibant sa
lacune. Milan Kundera nous
apprend qu'en tchèque, le mot litost,
de la même façon, est intraduisible : « Il désigne un sentiment
infini
comme un accordéon grand ouvert, un sentiment qui est
la synthèse de beaucoup d'autres : la tristesse, la
comp assion, le
remords
et la nostalgie . [ ... ] Je cherche vainement un équiva­
lent dans d'autres langues, dit-il, bien
que j'aie peine à imaginer
qu 'on puisse comprendre l'âme humaine sans lui. » (Le Livre du
rire et
de l'oubli) Qu'est-ce qu 'un mot intraduisible? Un indéra­
cinable.
Un arbre si profondément fiché au sol qu'on ne pourra
l'en arracher. Mais la compréhension d'un tel mot se double
d 'une expérience métaphysique : il nous fait accéder
d'un coup
à la totalité de l'idiome auquel il appartient et que, pour cette
raison même, il fait vibrer dans son entier.
C'est un mot sans
équivalence, sans migration possible, sans évolution .
Une sorte
de mot-pierre, de mot-menhir, mais capable aussi parfois d'en­
trer dans d'étranges chants
et d'étranges danses : fado, en portu­
gais, dumka en ukrainien, disent à la fois une forme de pensée,
un sentiment et une manière de scander le temps musical. Tout
CH RIS TIA N OO UM ET 1 14 3

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de même que l'allemand Sehnsucht, qui, lui, donne leur titre à
plusieurs
Lieder de Schumann.
Tous
ces mots ont un point commun : ils appartiennent, non
sans raison, à la sphère de la mélancolie . C'est qu'en réalité, ils
visent l'indicible perte dont s'accompagne tout usage de la langue,
l'éloignement
du monde qui s'y opère, la distance qui s'y creuse.
Leur couleur sémantique (leur
mood, leur stimmung, autres intra­
duisibles) tient à cette expérience confuse mais indépassable : que
nommer le monde revient à s'en retrancher; et que précisément
la seule chose que
le sujet aspire à étreindre dans la nomination
est celle-là même qui
s'y dérobe. Pour cette raison Pessoa recourt
à
un néologisme lorsqu'il entend toucher ce cœur névralgique de
toute
pensée: il l'appelle desassossego (« intranquillité » ).
En dépit de son universalité, le désistement auquel nous soumet
la moindre parole ne revêt pas la même forme dans toutes les lan­
gues.
« Labsente de tout bouquet », qui désigne chez Mallarmé
cette part négative
du langage, n' éclôt que dans la néces­
saire contextualité d'
un idiome . C'est pourquoi il faut, pour en
nommer l'éclosion même, des syntagmes spécifiques, situés pour
ainsi dire au large de l'idiome, sur un récif particulier d'où se
laisse mieux percevoir le relief de l'ensemble, son climat, sa géolo­
gie et sa géographie.
Les mots dont je parle sont ces récifs; on vient y observer les
contours embrumés de la langue. Leur isolement n'est pas exempt
de tristesse ;
ou au moins de nostalgie - comme celle d'une terre
perdue . C'est
quel' « âme des chose s» n'est peut-être rien d'autre
que notre langue même,
en ce qu'elle défaille à se nommer elle­
même
comme chose parmi les choses. Et qu'au cœur de notre
monde de mots nous manque celui
qui embrasse justement ce
cœur. La
litost selon Kunder a, la Sehnsucht de Schumann, la ahité de
Claudel, l'
intranquillité de Pessoa, et bien d'autres encore, ne sont
pas
des mots, mais plutôt quelques points aveugles du corps, ou
144 1 CHRI ST IA N OO UM ET

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de l'esprit, ou de la géographie, ou du cosmos, de s « intuition s »
dirait Bergson , où se recueille l'impuissance de tout être parlant à
accomplir l'av ènement de quoi que ce soit par la langue, et où se
dévoile, dans cet aveu même, sa nudité .
CHRIS TIA N OOU MET 1 14 5

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ODEUR
PRINTEMPS
Inutile de tourner autour du pot, inutile de chercher midi
à quatorze heures, la cause est entendue :
un seul mot vous
manque,
et tout est dépeuplé.
Le plus souvent, il faut le dire, ce mot qui vous manque existe
bel
et bien, mais il se cache, se faufile sous les meubles, dispa­
raît derrière
un buisson, se dissimule ou se planque dans une cir­
convolution reculée de la cervelle
du malheureux orateur ou du
scribe impuissant qui, de toutes ses forces chancelantes, voudrait
pourtant le placer là et nulle part ailleurs, dans ce blanc de sa
phrase
qui n'exige que ce mot fuyant et nul autre.
On cherche. On fouille dans sa mémoire, on tourmente l' admi­
rable dictionnaire analogique de Maquer,
on laisse passer un peu
de temps, on consulte discrètement (comme distraitement) son
entourage;
on finit le plus souvent par le trouver, ce fichu mot. Si
ce n'est lui, c'est donc son frère.
Ce jour-là, pourtant, le mot qui lui manquait demeurait obs­
tinément aux abonnés absents, frappé de quelque fatale inexis­
tence. Il devait
non moins occuper une place centrale dans le
petit texte qu'il avait entrepris d'écrire.
Vous connaissez, comme lui, cette odeur
qui nous atteint par­
fois au premier printemps, cette odeur sans
odeur qui suscite en
nous une émotion rare et intense parce qu'elle nous est le pre-
146 1 FRAN ÇO IS DEBLUË

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mier signe, après des mois de froidures et d'obscurités plurielles,
qu'une certaine vie reprend vie, qu'une température plus clémente
est désormais envisageable et que quelques modestes espoirs
sont
' . a nouveau permis.
C'est une odeur sans repère et qu'il serait pourtant impossible
de confondre avec aucune autre.
Comme toutes les odeurs, celle-ci est sans couleur. Si elle devait
en avoir une, nous dirions qu'elle est blanche, mais
d'un blanc
vide
et invisible : autant dire translucide ...
La plupart des odeurs ont bientôt une source décelable : il suffit
de
les suivre, d'en remonter le cours, pour en localiser la source.
Celle
dont il est ici question flotte dans les airs; elle vous rejoint
soudain, tandis que vous marchez dans les rues les moins polluées
de votre ville
ou sur un chemin de campagne familier ; c'est une
odeur d'eau fraîche venue de sous la terre
ou de sources souter­
raines que l'on n
'a ura pas encore canalisées ; elle vous effleure,
éveille
en vous une joie depuis longtemps enfouie -et vous savez
qu'elle ne durera pas : deux
ou trois degrés de plus au thermo­
mètre, et déjà elle aura disparu!
Le plus souvent, nous disons : cela sent
le rôti, ou : cela sent
l'essence,
ou : cela sent la rose ou le moisi . Nous respirons et nous
identifions par rapprochements successifs.
Ici, c'est une
humeur que l'on éprouve, unique et fugitive, que
l'on est seulement capable d'associer à une saison ou à un « état
de
l'âme », pour parler comme le cher Amiel.
C'est pourquoi, bientôt persuadé que cette
odeur n'a pas de
nom, à peine surpris, à peine déçu de ne pas savoir la baptiser,
d
'a utant mieux réconcilié avec soi-même que l' on n 'é tait qu'à
peine contrarié par cette lacune, l'on s'emploie enfin à la suggérer
au détour de quelques vers, avec le plus de justesse possible. Ainsi
en va-t-il,
le plus souvent, de nos approximations.
FRANÇOIS DEBLUË 1 147

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Premier printemps
Entre toutes reconnaissable
cette odeur de l'eau
dans l'air impalpable
cette troublante
et fade odeur
quand s'animent
les sources invisibles
les plus petits ruisseaux
quand les premiers bourgeons
à l'extrême des branches
brillent
d'un rouge intense
Quand les émotions de la terre
intimes
et celles des hommes aussi
une nouvelle fois s'éveillent.
148 1 FRANÇOIS DEBLUË

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POINT DE VUE
On dit « les mots me manquent » lorsqu'on a du mal à traduire
en mots
une vive émotion, une immense surprise ou encore la
beauté
d'un paysage (les occasions ne manquent pas). La pauvreté
du langage doit y être pour quelque chose, mais pas toujours , pas
forcément. Lécrivain lui-même n'est pas épargné .
Son riche voca­
bulaire ne l'empêche pas de rester parfois sans le mot.
Une vraie
torture, lorsque l'expression
se refuse.
Ce fut le cas pour mon dernier ouvrage où il est question de
l'oiseau.
« Ne chercher que l'oiseau dans l'oiseau, écrire comme
si l'o iseau était seul, comme si l'homme n' eût jamais existé »,
se promet Jules Michelet en préambule de son livre, L'Oiseau .
« Comme si l'homme n'avait jamais existé » : comme si l'homme
et son langage n'avaient jam ais existé. Car le langage, infiltré
d'humain à un point qu 'on ne soupçonne pas, fausse tout. Je
veux, je crois parler de l'oiseau et je m'aperçois
tout à coup que
c'est de l'homme qu 'il est question. Mes considérations, les mots,
les images que j'utilise me ramènent inévitablement à l'humain.
Ignorez l'
humain , chassez-le, il revient au galop.
S'agissant
de l'oiseau et plus généralement de l'animal, il y a
des
mot s qui passent ma l, qui ne font pa s l'affaire. Ainsi le mot
« intelligence », le mot « langage » et même le mot « monde »,
mots beaucoup trop humains pour convenir aux bêtes et tout
particulièrement à l'oiseau. Ils habillent trop grand (trop grand
ou trop petit, c'est selon).
AL AIN LEYGO NI E 1 14 9

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Intelligence
Ignorant l'algèbre, la géométrie, la physique quantique, l'his­
toire, l'économie, la politique, la philosophie, la métaphysique -
autant de disciplines prétendument universelles derrière lesquelles
l'humain se cache (cache bien son jeu) -, l'animal serait dépourvu
d'intelligence .
Il y a intelligence et intelligence. Si le
mot « intelligence »
désigne la faculté propre à l'homme de manier des concepts, quel
mot, alors,
pour désigner l'astuce du renard, la prévoyance de la
fourmi, la mémoire de l'éléphant, le langage des abeilles, le sens
de l'orientation des palombes
en route pour les pays chauds ?
Selon Anaxagore,
l'homme est intelligent parce qu'il a une
main. Cette
bonne pensée du matin grec nous amène à penser
que l'oiseau est intelligent parce qu'il a une aile.
C'est une aile
pensante,
en effet. Elle lui permet de voir les choses de haut (hau­
teur
de vue) , tandis qu'avec notre bipédie, notre soumission à la
pesanteur et notre vue courte (notre strabisme convergent), nous
n'en finissons pas de prendre des vessies
pour des lanternes, la
croissance
pour un bienfait, l'argent pour le bonheur, une buse
pour un milan , un martinet pour une hirondelle.
En attendant de trouver le bon mot pour qualifier cette intel­
ligence sensible, spatiale, spécifique, intemporelle, après m'être
bien torturé l'esprit j'ai
dû me résoudre à parler d'intelligence
du vol, de la course, d'intelligence de la dissimulation, de la pré­
dation, de la lutte,
autant de domaines où l'animal se distingue,
nous dépasse souvent de cent coudées.
Essayez de chasser
le mot « intelligence » et il revient aussitôt .
Langage
Y a-t-il des langages animaux, la danse des abeilles est-elle véri­
tablement
un langage? Pour le sens commun qui se nourrit plus
150 1 ALAIN LEY GONI E

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souvent qu'on ne croit d'anciennes philosophies, elle n'en a que
le nom. Idem pour le discours machinal du mainate, du perro­
quet ou pour le chatoyant bavardage des étourneaux. Il n'y a de
vrai langage qu'humain. Aussi vaste, aussi riche que soit le registre
des oiseaux,
tout ce charabia n'est que l'ombre de notre langage
qui s'honore de la double articulation, grâce
à quoi nous pouvons
tout dire, tout nommer, tout dominer. Ainsi philosophe le sens
commun.
Charabia, l'ombre de notre langage, le discours des oiseaux ? Il
en est
en réalité l'origine. L origine de nos beaux discours, c'est le
fond sonore,
le fond musical de la nature sous toutes les latitudes,
tous les climats et de
tout temps ; notre chance, c'est le discours
libre et joyeux des oiseaux (discourlibréjoyeudézoiso) qui, dans la
nuit des temps, nous servit de modèle.
Affligés de sourds grognements, d'onomatopées ridicules,
en
quête de sons pour étoffer leur médiocre registre, c'est dans l'in­
fini bavardage
et le chant des oiseaux que les premiers hommes
sont allés chercher leurs mots (prendre de la graine).
Les
monèmes et les phonèmes dont se prévaut notre langage sortent
tout droit des forêts, les voyelles et les consonnes, les diphton­
gues,
les digrammes, le h aspiré, nous sont tombés des arbres et
du ciel.
Écouter converser
les oiseaux, leur prêter une oreille attentive
est
un retour aux sources et à plus de modestie : que serions-nous
sans eux, quels sons sortiraient aujourd'hui de nos bouches
ou
de notre plume s'ils ne nous avaient fait autrefois la leçon? Il me
vient
à l'esprit que l'utilisation, à une époque pas si lointaine, de
la plume
pour écrire (rémiges de l'aile) est une reconnaissance de
dette,
un homm a ge rendu à l'oiseau.
Oiseau, prête-moi ta plume afin de trouver les mots qui me
manquent pour qualifier tes ramages. Un seul mot quelquefois
fait l'affaire .
Pas besoin d'aller le chercher bien loin, nous l'avions
dans l'oreille. Ainsi
le mot « coucou » (le cri, le « coucou » du
AL AIN LEYGO NI E 1 15 1

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coucou). Je dis « coucou » et c'est le bois qui m'apparaît, le bois
avec tous ses arbres, tous
ses fruits, tous ses bruits, toutes ses sen­
teurs, toutes
ses lumières, tout son printemps (un seul coucou fait
le printemps).
Du pain bénit pour l' écrivain épris de concision. Pour le reste,
il va falloir encore réfléchir, se creuser un peu plus la cervelle.
Monde
Pas de mot approprié pour dire le monde de l'animal et cela se
comprend. Quoi de plus mystérieux que sa façon de voir, d' ap­
préhender
le réel qui l'entoure, quoi de plus étranger à l'humain?
On dit « son monde » à propos du rêveur, du collectionneur de
timbres,
du mathématicien plongé dans ses formules, du philo­
sophe
perdu dans une forêt de concepts. C'est beaucoup dire.
Tout porte à croire que le « monde » de l'oiseau est plus coloré,
plus vaste, infiniment plus riche que ça.
Heidegger prétend que l'animal est
«pauvre en monde ».
Qu'en sait-il? Personne, aucun humain n'est passé de l'autre côté
de la barrière
pour prétendre une chose pareille. A-t-il seulement
écouté les oiseaux, les a-t-il seulement regardés voler? A-t-il seule­
ment regardé son chat au fond des yeux, a-t-il sondé son regard?
Si c'était le cas, nul doute que pris de vertige il se serait empressé
de changer d'avis ; s'apercevant soudain
que trop de mots lui
manquent pour en parler, il serait probablement passé à autre
chose.
Une chose est sûre : comme beaucoup de philosophes enfer­
més eux aussi dans la camisole
de force du langage, Monsieur
Heidegger est pauvre
en animal (sa pensée de l'animal est pauvre
et sa satisfaction d'être né
homme et devenu philosophe est
immense).
Pas de quoi se désespérer si le mot fait défaut. D'une cer­
taine façon, c'est une aubaine, une invitation
à se dépasser. Ce
152 1 ALAIN LEY GONIE

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manque, la bonne poésie le cultive, le provoque même pour aller
plus loin, dire mieux. Dans son poème intitulé
« La Truite »,
René Char se garde bien de reprendre le mot. Ce n'est pas en la
nommant qu'il va la faire apparaître, mais par un subtil jeu de
mots (de mots
ou de miroirs) qui ne paient pas de mine. Rives,
miroir
pour commencer (« Rives qui croulez en parure afin d' em­
plir
tout le miroir»), et puis gravier, barque (« Gravier où balbu­
tie la
barque»), herbe (« Herbe, herbe toujours étirée, herbe, herbe
jamais en répit»), et pour finir orages, cœur . Nous y voici. Mine
de rien les mots susdits disposés en lisière ont fait leur œuvre,
l'apparition ne saurait tarder.
« Que devient votre créature dans les orages transparents où son
cœur la
précipita?» Menacée de disparition par une question où
le manque atteint les sommets, la voici soudain, la truite fugitive,
voici que son trait d'argent illumine le flot, la page, notre regard
et
tout notre espnt.
ALAIN LEYGO NI E 1 153

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PARDON
ORIGINE
Le 9 septembre, la date reste assez vive dans ma mémoire
car, en
chemin pour mon rendez-vous annuel avec le docteur
Armand, sa secrétaire m'annonça son décès soudain, le matin
même, d'une embolie pulmonaire. Je prononçai aussitôt des
mots convenus qui me semblèrent ridicules, mais que je répé­
tai
à plusieurs reprises du ton le plus pénétré. Il nous manquera!
Il nous manquera! Aussi quand en début d'après-midi, une amie
chère avec qui je déjeunais
me proposa de rédiger un article pour
un futur dictionnaire sur les mots manquants, j'acceptai aussi­
tôt, trouvant dans cette proposition, et sans que je m'explique
encore aujourd'hui les associations
qui ont conduit à cette équi­
valence,
une opportunité de racheter l'indigence de ma réaction
du matin.
Avant la fin
du repas, une idée qui me parut remarquable avait
jailli, mais que je repoussai
à l'instant en raison du décès du doc­
teur
Armand et des sous-entendus qu'une imagination désobli­
geante n'aurait manqué
d'en déduire pour un homme qui m'avait
sauvé la vie dix ans plus tôt.
Quelques jours plus tard, bloqué
à la station La Muette et alors
que je songeais
de nouveau à cet article, j'associai à propos la
notion de mot manquant à celui de silence. À peine éclose, cette
idée se figea dans
mon esprit et je ne puis plus m'en libérer.
Revenu
à mon appartement, je m'appliquai à la tâche. Me
fondant sur une citation incomplète de Ferdinand de Saussure,
154 1 PHILIPPE RENONÇAY

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empruntée à son «Mémoire sur le système primitif des voyelles
dans les langues
indo-européennes », j'affirmai la communauté
d 'essence entre
mot manquant et silence et développai sur cette
ligne
ma contribution :
S'il fallait, comme Paul Valery sy plaisait avec les types d'œuvres
de
la littérature, inventer quelques tas sur lesquels nous pourrions
ensuite déposer chaque livre
sans erreur, f en distinguerais volontiers,
sur la question
qui nous occupe, trois. Car tous les mots manquants
ne
se valent pas, ni le silence qui les constitue. Ainsi, d'aucuns,
sous leurs allures pourtant impalpables, ressortissent sans conteste à
l'espèce des mots. Des silences lexicaux, en quelque sorte, qui se dis­
simulent entre
les lignes du dictionnaire, mais sans cesser pourtant
d'y appartenir. Ils possèdent une matérialité incontestable de signi­
fiant, mais en creux,
en transparence, en voile. La tentation serait
périlleuse de vouloir néanmoins
les forcer au jour et les faire défi­
ler, montés en perle, sous des soleils ordinaires . Ces mots manquants
constituent
le lexique tout autant que le urs pendants coutumiers et
patauds. Ils sont juste plus
célestes et si, d 'un raccourci, nous pouvons
affirmer que
les mots viennent dire le monde, alors ces silences lexi­
caux l'enchantent .
Le soir, alors que je luttais contre les premières invites du som­
meil, je relus le début de
mon article dans l'espoir que la nuit
démêlerait les difficultés de la veille. Mais si le travail se poursui­
vit,
ce fut au travers une succession de rêves défaits et éprouvants,
sans lien hors la clarté surréelle
qui les enveloppait. Au matin, ils
avaient disparu, à l'exception
du dernier, qui s'obstinait seul.
Je me trouvais dans une pièce abstraite, couverte d'
un dal­
lage labyrinthique
qui me fit penser à celui de la cathédrale de
Chartres, impression que me confirma
l'homme qui se tenait vis­
à-vis, ajoutant qu'il s'agissait
d'un labyrinthe dans lequel il était
impossible de s'égarer, ce à quoi je rétorquai, malgré l'impres­
sion désagréable que
me procurait mon interlocuteur, qu 'un laby­
rinthe dans lequel nous ne pourrions nous perdre avait usurpé
PHILI PPE REN O N ÇA Y 1 155

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une partie de son nom. Il me fut répondu qu'il existait mille
autres façons de
se perdre, propos que je pris pour une menace
qui renforça
mon inquiétude . Puis l'homme ouvrit le livre qu'il
tenait
en main et entama sa lecture . Après un temps d' égare­
ment, lié
autant à l'étrangeté de la situation qu'au sentiment de
plus
en plus vif que non seulement je connaissais très bien cet
homme, mais qu'il m'avait dans le passé causé un tort irrémé­
diable, je reconnus
les lignes de mon article. La voix était fasti­
dieuse mais proposait une lecture
qui valorisait des aspects de ma
réflexion et surtout révélait nombre d'approximations et de cou­
pables faibless
es .
Au
mot « enchantent » , l'homme marqua une pose infime
puis reprit sa lecture
d'un texte qui, s'il m'appartenait, me restait
cependant,
à cet instant, encore inconnu .
Au côté de ce premier tas, dit-il, j'en devine un second, tout entier
constitué de la triste théorie
des mots perdus , délaissés , vocabl es
désuets abandonnés
en chemin, bimbelote rie lexicale dont la survie
parmi le vocabulaire commun n'est suspendue qu'à leur proximit é de
l'année d'édition du dictionnaire .
Le troisième
tas enfin serait celui des mots à ven i r, ceux qui
att endent l'appel d'un homme pour se proposer au jour, sy déployer,
y grandir et à la fin, peut- ê tre, rayonner. Ils nomment et font naître
ensemble
la réalité encore retenue ou absente que la voix convoque.
Ces mots-là provoqu e nt le monde et au fond. . . le menacent!
Interrompant sa lecture, l'homme me fixa avec une profon­
deur d' autant plus déplaisante qu'elle semblait impliquer un
lieu intime de mon être que je n'arrivais pas cependant à me
' rep resen ter .
- Je ne me souviens pas de ce dernier mot, dis-je finalement.
-
Car vou s ne l'avez pas encore écrit.
-
Et je ne l'écrirai pas.
- Savez-vous
au moins à quel tas appartient le mot manquant
que vous avez choisi ?
15 6 1 PHILI PPE REN O N ÇA Y

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Je m'apprêtais à lui répondre quand je m'aperçus que je n'avais
nul mot à proposer. Le début d'assurance que j'avais conquis fut
immédiatement converti en un sentiment d'inquiétude contre
lequel je n'arrivais pas
à lutter. Alors que je me sentais perdre
pied,
le mot qui m'avait frappé l'esprit lors du déjeuner avec mon
amie me revint à l'esprit comme un effet inespéré du hasard. Je
m'y accrochai.
- Le contraire de
«pardonner », dis-je d'un coup. C'est cela
le mot manquant. Et sans même attendre une réponse, j' enchaî­
nai :
Étonnant, n'est-ce pas? Alors que lorsque l'on y songe, c'est
presque
inouï que personne auparavant n'ait pensé ... Car enfin,
il serait possible de montrer que tout s'est édifié sur la possibilité
unique
de ce seul mot : « Pardonner » .. .
Je
fis à cet instant un geste qui balaya non seulement la pièce
dans laquelle nous nous trouvions, mais s'élargissait
au monde
au-delà et aux plus anciennes époques.
- Sans lui nulle humanité, nulle civilisation .
..
Je rayonnais.
- Mais qui a songé à l'autre , à l'absent?
Qui a osé l'évoquer? Je
conçois le contraire absolu de
« pardonner » ...
Mon enthousiasme enflait. Devant moi s'ouvraient des . voies
inconnues, des chemins qui se dispersaient dans toutes les direc­
tions
en découvrant des univers sauvages et ignorés. J'apercevais
sur les horizons de bouleversantes illuminations, des clartés vacil­
lantes
de Pandémonium et sur le ciel des lettres incandescentes ...
Au faîte de mon excitation, je m'écriai :
- Labsence
de tout commencement. ..
Je n'avais pas achevé
ma phrase que l'homme s'était jeté sur
moi.
Nous roulâmes au sol et engageâmes une lutte féroce dont je
compris que l'issue me serait fatale.
Quand je me réveillai, presque vingt-quatre heures plus tard,
j'étais exténué.
Une douleur odieuse me brûlait la gorge. Je vidai
une bouteille
d'eau et, sollicitant mes dernières forces, je me mis
PHILI PPE R EN O N ÇA Y 1 15 7

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au travail. Quelques heures plus tard, sans prendre la peine de
relire
mon article, je l'envoyai par courriel et m'écroulai.
Les jours suivants la fièvre s'aggrava. Pour autant que je pusse
encore exercer
un empire sur mes pensées, je m'appliquai à éloi­
gner les images de ce rêve auquel j'attribuais directement
mon
état. L'effet, mêlé à des mixtions de médicaments, était hasardeux.
Je dormais
par intermittence et me réveillais dans les sueurs . La
veille et
le sommeil s'unissaient. Mon état, au lieu de s'amélio­
rer, déclinait et des visions m'assaillaient . Des hommes entraient
et sortaient librement de
ma chambre, disputaient de la manière
la plus entendue de sujets que je ne comprenais pas mais
qui me
paraissaient pleins de sous-entendus funestes.
Au milieu d'une nuit, une femme vint à mon chevet et me
parla de mille choses sans valeur.
Plus tard sa voix avait changé
et elle m'entretenait
d'une secte très ancienne dont j'ai recherché
en vain le nom. La tâche de
ses membres consistait à surveiller
les moindres écrits
qui paraissaient. Chaque écrit est scrupuleuse­
ment lu par les membres de la secte, me disait-elle, pour s'assurer
que
le mot manquant n'est pas créé. Depuis des milliers d'années,
ils se succèdent sans relâche, secrets et affairés. La voix affirmait
que dans chaque imprimerie
du monde, même la plus humble,
un homme de la secte veillait.
Un après-midi, perclus, je reconnus l'homme du rêve au pied
de
mon lit. Il avait les traits du docteur Armand et m'adminis­
trait
une piqûre. ]'essayai de me débattre, je suppliai, jurai d' ou­
blier le mot manquant, de tout effacer, proposai mille choses,
imaginai
un mot étrange, apaisant et inoffensif qui les contien­
drait tous. Je promis, promis encore,
me précipitai vers mon
ordinateur, effaçai mon article en signe d'obéissance, et m' effon­
drai
en sanglots.
Je me réveillai
à l'hôpital. Le retour vers la vie fut lent et tor­
tueux. Je devinai aux attentions précautionneuses des amis
qui me
rendaient visite que
mon état les avait profondément inquiétés.
158 1 PHILIPP E RENON ÇAY

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Mon amie chère, qui m'avait proposé de rédiger l'article du dic­
tionnaire, passa plusieurs fois
me rendre visite, mais si nous par­
lions librement, je compris qu'elle évitait d'évoquer sa demande
concernant
le mot manquant . Un soir, je l'interrogeai sur ma
maladie; elle ne savait rien de précis et n'associait nullement mon
état à la question des mots manquants, qu'elle n'aborda d'ailleurs
pas, mais
à la mort brutale du docteur Armand qui avait été si
important pour moi. Ne m'avait -il pas sauvé la vie? Finalement
j'en vins
à considérer que cette dernière explication était la plus
raisonnable et que j'avais sans
doute imaginé, sous le choc de
l'annonce de la
mort du docteur Armand, la demande de mon
amie et son singulier dictionnaire.
À ma sortie de l'hôpital, je partis aussitôt pour un centre de
repos dans
les Pyrénées où je demeurai de long mois.
Vers la fin de septembre,
mon amie chère en chemin vers
l'Espagne passa
me rendre visite pour quelques heures. Profitant
d'un soleil clément, nous entreprîmes une très affectueuse prome­
nade dans
le parc que l' automne commençait à dorer. Nous nous
quittâmes dans le premier rougeoiement
du lointain.
En pénétrant dans ma chambre, je découvris, sur ma table de
chevet ,
un livre que mon amie avait dû me déposer avant notre
promenade. La couverture consistait,
sur un fond blanc, en une
composition plaisante de huit caractères de typographie en bois
doré, par endroits encore maculés d'encre violette,
et sur laquelle
se superposaient, dans une calligraphie incarnat, les lettres du
titre : Dictionnaire des mots manquants .
Aussitôt une douleur intense traversa ma poitrine et je bascu­
lai sur
mon lit. Je restai un long moment prostré, fixant les huit
lettres capitales dans une hébétude pénible. Après un moment qui
me sembla immense, je redressai la tête . J'éprouvais le sentiment
épouvantable de
me tenir maintenant dans un monde parallèle
dans lequel chaque événement survenait dans une lenteur effa­
rante et silencieuse. Je trouvai enfin la force d'ouvrir le livre
et
PHILI PPE R EN O N ÇA Y 1 15 9

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je parcourus difficilement le sommaire jusqu'à tomber sur mon
nom parmi la cohorte des contributeurs. En vis-à-vis, les numé­
ros de sept pages correspondaient à mon article.
154, 155, 156, 157, 158, 159,
160.
Dans la même lenteur inouïe qui baignait tout, je me mis à
feuilleter le livre, ratant les pages, revenant en arrière, puis
en
avant. Arrivé à la page 153, je me mis à trembler. Les sept pages
manquaient. Précisément. La numérotation sautait brusquement
de la page 153 à 161.
Je m'avançai vers la fenêtre;
en contrebas j'aperçus mon amie
chère qui regardait vers
ma chambre. Nous nous fixâmes un
moment. Nul bruit ne résonnait autour. Puis elle se détourna; je
regardai
au loin le ciels' éteindre lentement.
Et c'était la nuit.
160 1 PHILI PPE R EN O N ÇA Y

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PARURE
APPARENCE
Coquette. Voilà un mot dont le sens n'est pas simple, même
lorsqu'on le prononce avec gentillesse. Tandis
que si on avait
dit gourmet ou mélomane, on aurait fait un compliment et rien
qu'un compliment. Coquette n'a pas cette chance. Même lorsque
l'art
dont la personne fait preuve pour s'habiller est regardé avec
une sympathie admirative, il n'y a pas, dans le
mot coquetterie
qu'on utilise en pareil cas, la seule reconnaissance d'un talent.
Ce vocable n'est pas limpide ; certes, on y entend goût, mais
aussi, ces notions fussent-elles présentes discrètement,
futilité et
superficialité.
C'est bien pourquoi coquetterie me met si souvent mal à l'aise .
Mais
par quel terme le remplacer ? Il n'en existe pas. La langue
ignore l'art
qui consiste à composer l'aspect de soi.
Une telle lacune est la conséquence de la mauvaise op1n10n
dont est victime la préoccupation vestimentaire. La méconnais­
sance, l'injustice
dont elle souffre viennent de loin.
Pendant des siècles, un préjugé religieux a fait de la femme la
tentatrice incitant au péché
et de sa parure l'arme d'une dange­
reuse séduction. Lorsque cette puissante culpabilisation a pris
fin, le vêtement n'a pas été réhabilité
pour autant. Il a été l'objet
d'un dédain que nourrissent deux autres préjugés : la misogy­
nie
et ce qu'on pourrait dénommer misophanie. Par là j'entends
le parti pris qui,
en tous domaines, a pour effet de disqualifier
l'apparence.
On en fait un synonyme d'illusion. Par nature, elle
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serait trompeuse, mensongère. Étrange malignité! J'attends que
l'on me dise ce qui se livre au regard sans apparence. La chair
de l'aubergine est-elle de
ce superbe violet-noir à quoi on recon­
naît sa robe?
Les viscères du zèbre sont-ils rayés? Peut-on savoir,
par déduction, ce qu'il
en est du fond de la mer, à partir de l'as­
pect de sa surface? Les vagues qui déferlent sous nos yeux, leurs
volutes échevelées, les perles d'écume
dont elles se parent, nous
apprennent-elles quelque chose sur
les abysses?
L'apparence n'est pas chargée d'être la traduction conforme de
ce qu'elle enveloppe, de ce qui se bornerait à se projeter sur son
dehors, mais bien sa création. Interface inventive, elle est
à desti­
nation
du monde extérieur; en un sens en fait partie.
Le vêtement reste à penser. Ce qu'éprouve celle qui le porte
(qu'on
me pardonne de ne pas dire celle ou celui; il y a belle
lurette que la mise masculine a cessé d'être poétique), ainsi que les
impressions de la personne qui la regarde, les images qui viennent
à l'esprit de cette dernière, voire ses émotions où l'esthétique peut
se changer en érotique, tout cela, si riche, attend d'être étudié.
L'accusation de superficialité :
tout simplement superficielle!
Dirions-nous de la livrée
du tigre qu'elle n'est rien qu'une enve­
loppe de poils qu'il y a
donc lieu de dissocier de ce qu'est pour
nous le tigre; qu'il nous faut, en conséquence, délivrer notre
représentation
du félin de cette particularité accessoire?
Ce serait ineptie. L'espèce s'est donné cette apparence . Il s'agit
d'une invention. Ce qui n'est pas rien. Avec l'être humain, ce
n'est plus l'espèce
qui choisit son apparence, c'est l'individu .
S'habillant, la personne réunit sur elle plusieurs pièces qu'elle
sélectionne de manière qu'elles s'assemblent heureusement
en un
tout : tel est le corps qu'elle se donne. Car elle fait corps avec
son vêtement.
Une osmose se produit entre le corps de chair et
l'artifice qu 'il s'est étroitement associé. La présence, à partir de
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l'un, se diffuse en l'autre. Le sein fait sienne l'étoffe du chemisier,
son nouvel épiderme.
La perception y acquiesce, qui ne sépare
pas
les effets cumulés, les attraits mêlés, confondus, qui se félicite
au contraire de la transmutation .
Car c'en est une. Ce que voit le
témoin, c'est bien un sein de mousseline ou de soie, à moins que
ce ne soit de vichy bleu ciel et blanc.
La matière est devenue porteuse
d'une charge de signe yin ; la
voilà convertie à la féminité. Cependant,
ne pouvons-nous pas
dire à l'inverse que le tissu aux petits carreaux a incorporé
le sein?
Connaissez-vous échange plus fécond que celui-là? La chair
vient
au regard sous les espèces de dessins, consistances et cou­
leurs
d'un corps amovible variant selon les jours. Tandis que les
réussites graphiques, ornementales, chromatiques
se sont accrues
d'un nouvel attrait. Voici qu'elles troublent . (Prenez le cas du ciré
dont le noir éclatant fascine : la matière est érotisée.)
Symbiose, mieux, fusion. Magique. Journalière,
pour cela
méconnue. Banale
au point que nous n'avons pas conscience qu'il
s'agit
d'un miracle.
À chaque fois a éclos, pourtant, une créature nouvelle.
Supposons que la réhabilitation philosophique de l'apparence
ait
eu lieu : est-ce qu'aurait disparu en même temps le dédain
dont souffre le vêtement? Hélas! non. Sa réalité poétique est la
proie des interprétations de la sociologie
et de la psychanalyse,
disciplines qui entendent dire la vérité à son sujet.
J'appelle
poétique ce quis' oppose à utilitaire dans la préparation
des repas
ou l'arrangement de la maison . Ou encore la compo­
sition d'
un bouquet . Sociologie et psychanalyse, se saisissant du
vêtement, passent à côté de sa poésie.
Peuvent avoir un rôle, bien sûr, dans le choix vestimentaire,
les usages, la pression sociale, la prise
en compte du regard des
autres,
le désir de plaire, le plaisir de se sentir désirable, de se devi­
ner enviée. Toutefois, ce ne
sont là que d'éventuelles composantes
HENRI RAYNAL 1 16 3

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d'un acte tantôt des plus simples, tantôt complexe. Il est trop
facile de l'expliquer par
le seul amour-propre. Vanité et narcissisme
sont à cet égard des gros mots qui ne font qu'obscurcir le sujet.
Empêchant de voir qu'il y a une légitimité, une innocence du
" paraitre.
«Je me sentais bien. Je regardais ma jupe danser autour de moi.
J'étais heureuse que
mon corps se trouve dans cette jolie jupe. »
J'ai accueilli avec enthousiasme ces propos d'une amie évoquant
des souvenirs
de son enfance, car ils ne pouvaient que fortifier ma
conviction de l'indigence de l'explication par le narcissisme. La
petite fille ne
se préoccupait nullement des autres. Ladulte qu'elle
est devenue,
en revanche, souhaite en outre leur faire plaisir.
Dans
le soin qu'on apporte à son apparence, dit mon amie, entre
le désir
de procurer un agrément à autrui. « Le vêtement agréable
à voir diffuse, dit-elle,
une énergie positive. Il est bénéfique. »
Donnant, elle reçoit à son tour, goûtant de voir une femme bien
habillée.
Cet échange, selon elle, fait partie de la civilité.
Il faut prêter attention
au bonheur éprouvé par la fillette, car
c'est là qu'est la source .
En sa personne, la vie s'était rendue présente. Non pas sa vie : la
vie, la vie anonyme,
en elle.
Un sentiment de gratitude naît de cette présence heureuse. Il
agit. C'est
un artiste, un poète. Composer avec goût son appa­
rence, c'est honorer la vie
dont on est empli. Que l'ego s'en mêle
ensuite,
comme c'est souvent le cas, ajoutant ses motivations, on
ne saurait le nier, mais cela ne doit porter tort au mouvement
essentiel,
le plus profond, qui est réponse à une générosité et
témoigne d'un accord, celui d'un être avec la vie.
Un tropisme originel, primordial, tourne la présence intime
vers l'extérieur. Elle se porte vers
le dehors qui l'appelle, en un
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élan de création. Engagée dans le visible, elle y prend part. À son
tour,
produit du visible.
Dehors,
tant de fois, il y a la féerie des nuages; il y a les jeux
de la lumière, les cascades, les vaguelettes
qui brillent; il y a les
feuillages froissés au vent, les pétales
et les étamines, les fruits,
les plumages. Lexemple des peuples premiers est là
pour nous
montrer que les êtres humains ont voulu chanter leur partie
dans ce concert. La
nature les instruisait, qui tirait des ressources
offertes
par les matériaux, les formes et les couleurs, une diver­
sité infinie.
Dans la conception de la parure, joua une intense
émulation.
Il s'en faut, donc, que le
mot coquetterie rende compte du mou­
vement désintéressé qui anime l'art de choisir
son aspect vesti­
mentaire personnel.
Un autre vocable est nécessaire. Il fait défaut.
La raison en est simple : dès lors que les connotations défavo­
rables attachées au
mot coquetterie ne dérangent pas, remédier à
cette lacune ne s'impose pas.
Pour ma part, afin de désigner la composition vestimentaire,
j'use d'
un néologisme, l' apparure, formé à partir d'apparence et
de parure. En revanche, pour l'acte de composition, la recherche
de nature artistique
qu 'il comporte, pour la qualité du résultat,
pour le talent individuel, je ne suis pas encore parvenu à créer un
vocable satisfaisant.
Ou plusieurs vocables? Ne s'agit-il pas en effet de désigner tant
l'aptitude que l'harmonie
del ' ensemble ou la ju s tesse du contraste
que cette disposition a permises; de
nommer le sens délicat ou
bien hardi, mais aussi l'attrait obtenu, soit, par exemple, la sobre
élégance, l'audace savoureuse
ou le charme ?
Pour mes tentatives, je suis parti du vocabulaire existant : vê te­
ment, costume, ajustement (terme que l'on trouve notamment chez
Rousseau),
apparence , aspect, spectacle , goût, dilection, ou du radi­
cal
phanie, tiré du grec. J'ai mis à profit les ressources en suffixes
HENRI RA YNAL 1 165

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de notre langue. Mes tâtonnements demeurent infructueux. Je
n'ai rien
obtenu qui semble convenir.
Jugez-en :
vestise, vetterie, vestilection, saveur vestile, art vestimen­
tal; parance, parerie, parais
on, apparalité; gustance, gusterie, gus­
talité, goût apparal; justance, justerie; spectie, specterie; euphanie;
bel-être,
comme il y a bien-être, étant entendu qu'ici bel ne serait
pas restreint
à beau, mais désignerait plus généralement la qualité
esthétique, l'agrément.
Dans d'autres langues, existent-ils
un ou plusieurs mots qui
pourraient remplacer avantageusement
coquetterie? Si oui, eh
bien,
qu'on les adopte - ou les adapte! De cela je me réjouirais.
De même, je serais heureux, autre hypothèse, si les lecteurs de cet
ouvrage étaient mieux inspirés que moi dans la recherche
d'un
néologisme.
Parce que le mot que j'appelle de mes vœux s'accordera à la
dignité d'être -
qui se double de celle d'être unique-, qu'a voca­
tion de manifester le vêtement.
166 1 H E NRI RAYNAL

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POUSSIÈRE
TRISTESSE
Aussi loin qu'il s'en souvînt, il avait toujours haï les aspirateurs.
Déjà
tout petit il ne supportait pas le bruit du moteur qui lui
rappelait la perfide roulette
du dentiste. Il essayait en catimini
de débrancher la prise , provoquant ainsi la colère de la femme
de ménage,
et réussissait parfois à percer d'un coup d'épingle le
sac à poussière en tissu, à l'époque encore apparent, du modeste
600 watts-Paris-Rhône de ses parents.
Le fait qu'il fût si laborieux et compliqué de les ranger après
usage ajoutait encore à sa détestation.
Un aspirateur prenait à ses
yeux une place toujours démesurée par rapport à sa taille. À cause
notamment de l'espace, du vide quasi sanitaire qu'il fallait instau­
rer entre lui et
les autres objets. Car qui sait si dans l'intimité et
l'obscurité du placard où on l'enfermait il n'allait pas à l'insu de
ses maîtres relâcher inopinément quelques miasmes suspects?
D'ailleurs les chats, qui sont des détect eurs infaillibles de noci­
vité, manifestaient vis-à-vis des aspirateurs
une répulsion au
moins égale à la sienne .
Ce qui ne pouvait que le confirmer dans sa propre haine.
Et devenu adulte l'exacerber .
Quel que soit le modèle qui traverserait dorénavant son champ
visuel, quelles que soient sa marque, sa puissance, sa prétention
surtout à être à la pointe de la technique, il ne parviendrait à voir
en lui que
le survivant d'une époque révolue. Un objet impro­
bable issu des débuts de l'ère industrielle, de son enfance
ou
PI ERRE C LEI TMA N 1 167

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plutôt de son âge ingrat. Une entité bruyante et monstrueuse
qu'on ne pouvait maintenir en activité qu'à force d'acharnement
thérapeutique.
Car notre époque, en dépit de ses prétentions sys­
tématiques à
l'hygiène et à la transparence, n'avait toujours pas
inventé, et il
s'en désolait, un moyen plus expéditif, plus radical
et
surtout plus élégant de se débarrasser de la poussière qui conti­
nuait
volens nolens à s'y déposer.
Il convient
maintenant de préciser qu'il habitait seul au dernier
étage
d'un immeuble et que juste en dessous de chez lui résidait,
également seule,
une jeune femme.
Comme le bâtiment était mal insonorisé, il l'entendait distinc­
tement vaquer à ses occupations quotidiennes. Il avait même
pu
identifier à r oreille quatre genres d'activités, très différents les
uns des autres, mais
d'une nocivité égale, du moins en ce qui le
concernait.
Soit elle arpentait les trente et
un mètres carrés de son deux­
pièces
d'un pas martial de samouraï lourdement équipé.
Soit répétait des gammes interminables sur sa basse électrique .
Ou pire encore jouait sur ce même instrument d'ineptes lignes de
basse
dont elle écoutait sa ns doute les mélodies au casque, prati­
qu ant ainsi une espèce de karaoké invers é.
Soit éclatait d'un rire imbécile à des plaisanteries dont ses visi­
teurs
ou ses interlocuteurs téléphoniques lui accordaient la pri­
meur exclusive.
Soit plus simplement mais
non moins artistiquement faisait
claquer sa porte blindée afin que nul dans
l'immeuble et même
aux alentours
n'ignorât le timing de ses entrées et de ses sorties .
Or il s'aperçut au fil des jours et avec un étonnement grandis­
s
ant que sa phobie des aspirateurs, son aspirophobie, connaissait
des périodes de rémission . Des périodes
qui se situaient préci­
sément entre
le moment où le claquement de la porte blindée
168 1 PIER RE CLE !T M AN

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annonçait le retour chez elle de sa voisine et celui où ce même
claquement annonçait son départ.
Si en effet il se mettait à passer
l'aspirateur
pendant ce laps de temps, au moment donc où sa voi­
sine se trouvait à coup
sûr chez elle, la corvée du dépoussiérage
devenait une partie de plaisir. C'était avec plaisir qu'il arpentait
son plancher
et labourait sa moquette! Avec enthousiasme qu'il
dirigeait son engin sous les armoires!
Et avec une joie mauvaise le
cognait violemment aux murs!
On aurait même pu croire alors qu'il était définitivement guéri.
Si ce n'est qu'en l'absence de ladite voisine, le syndrome aspiro­
phobique revenait de plus belle.
Il en conclut que la joie mauvaise qu'il éprouvait
en faisant du
bruit avec son aspirateur ne diminuait sa phobie que dans l'exacte
mesure
où ce même bruit augmentait le désagrément infligé à sa
vo1s1ne.
C'est avec une certaine tristesse qu'il enregistra cette décou­
verte. Lui qui se croyait jusque-là
un homme plutôt bon, en tout
cas pas pire qu 'un autre, devait désormais reconnaître en son for
intérieur une dose indéniable de méchanceté .
Puisqu 'il lui fallait faire souffrir
pour diminuer sa propre
souffrance .
Sa joie mauvaise de pouvoir cogner aux murs
se transforma
donc en tristesse de devoir cogner aux murs.
Une tristesse cependant qui s'avéra à la longue plutôt bonne .
Car porteuse d'enseignement. Car le conduisant à s'interroger
sur lui-même et à reconnaître qu'il n'était pas meilleur que les
autres .
À comprendre surtout que ce qu'il appelait joie mauvaise, cette
négativité qu'il partageait
en réalité avec tout un chacun, contri­
buait peut-être
en dernière analyse au bien commun . Sa main
qui tenait l'aspirateur s'apparentait ainsi à la fameuse main invi­
sible
d'Adam Smith. Main invisible qui faisait de la somme des
égoïsmes,
même les plus atroces, même les plus mesquins, même
PIERR E CLEITMAN 1 16 9

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les plus minables un chemin détourné mais néanmoins inéluc­
table vers le progrès.
Et pour ce qui le concernait vers une espèce de purification, de
catharsis.
Vers
un dépoussiérage de l'âme.
Et même pourquoi pas, d'un au-delà de l'âme!
Car son aspirophobie était elle aussi transfigurée. Elle deve­
nait
le symptôme jusque-là méconnu d'une humilité radicale.
L'humilité de reconnaître que
tout n'est que poussière, que nous
venons et allons à la poussière
et qu'il faudrait peut-être la laisser
libre d'évoluer, cette poussière.
Libre de danser dans la lumière. Libre de nous inviter, juste
retour des choses, à voyager avec elle.
À son rythme . En la suivant
nonchalamment des yeux .
Libre
donc de nous en libérer en la rendant libre.
Ô vous, débris de sables anonymes et néanmoin s mouvants ! Ô
vous, légers derviches impalpables! Vers quelle illumination nous
entraînez-vous
en vos infatigables volutes? Est-il comme vous
ineffable, ce dépoussiéré auquel nous
aspirons encore et toujours ?
Et avec plus
d'un tour, nous qui ne sommes pas derviches, dans
notre sac?
Et encore, a-t-il un nom? Si oui, lequel?
17 0 1 PIERRE CLE IT M AN

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«J'ai un ami, enfin pas vraiment, je ne l'ai pas vu très souvent,
mais je l'aime bien, enfin c'est quelqu'un
que je connais -bref,
cette personne
... » : l'histoire peut enfin démarrer.
Qui n'a pas, au détour d'une rue, au cours d'une soirée, dans
les transports en
commun, au Marché des livres ou des fruits et
légumes, commencé son récit par une de ces périphrases décou­
rage antes
? La tentation est alors, avant même de commencer
l'anecdote que l'auditoire attend, d'amorcer
un détour par les cir­
constances de la rencontre avec cet ami qui n'en est pas vraiment
un mais pourrait le devenir, pas forcément non plus.
On me dira peut-être que cet « ami, enfin pas vraiment » est ce
qu'on appelle tout simplement quelqu'un, dans l'occurrence «je
connais quelqu'un », ou bien une relation, ou encore une connais­
sance. Eh bien non .
Quelqu'un : trop impersonnel, évoquant une silhouette parmi
d'autres,
le terme ne présente pas cette vibration de sympathie
qui a
pour but de renforcer la crédibilité de ce que l'on s'apprête à
relater afin d'apporter un peu d'eau au moulin commun .
Relation : d'emblée, ce terme désigne le minimum nécessaire
pour trouver un travail, un appartement, une place dans un lycée
correct, résoudre
un conflit, autrement dit relation présente des
connotations utilitaires
qui ne concernent pas l'ami-enfin-pas­
vra1ment, avec qui le lien serait
plutôt de chaude et gratuite
affection.
MARLÈ N E SOREDA 1 171

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Connaissance : pour des raisons mystérieuses, ce terme évoque
inévitablement l'aspect biblique de la chose, connotation d'ailleurs
renforcée par la légende concernant la belle
mort (dans les bras de
sa maîtresse)
du président Félix Faure :
« Le président a-t-il toujours sa connaissance?
-
Non, monsieur l'abbé, elle est partie par l'escalier de ser­
vICe . »
Aussi, ni tout à fait quelqu 'un, ni vraiment relation, ni systé­
matiquement connaissance, l'ami-enfin-pas-vraiment, en atten­
dant qu'un terminologue avisé lui attribue le nom qu'il mérite,
gardera dans notre
cœur sa place vide de nom et si particulière
faite de l'élan joyeux éprouvé
à chaque rencontre , de l'impression
étrange que
« pourtant c'est lui; pourtant c'est moi » , et de moult
prome sses, jamais tenues, de se voir plus souvent ainsi que sont
censés le faire les amis tout court.
172 1 MARLÈ NE SOREDA

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RÊVE
ABANDON
La Rêvée
«Tout commencement est illusion », dit celui-là, certaine­
ment descendu d'un chemin « sans rigueur». Puis, laissant glisser
son regard sur le dos courbe de l'horizon, il ajoute : « En consé­
quence, toute fin est
impossible». Un silence. Il s'allonge alors
sur la grève où il demeure un long moment tranquille, tandis que
le vent lui polit le front. « Ici, et principalement à cette heure,
sont les meilleures rêvées, assure-t-il. Je ne peux mieux qu'en ce
lieu ouvert sur les plus lumineux gris
du lointain jauger les pro­
grès de
mon détachement du monde. »
Intrigué par ces mots, je m'assieds près de lui pour m'essayer à
mon tour à l'exercice de cet arpentage du temps que permet une
rêverie comptable
de ses pas. Car ainsi qu'il y a la coudée pour
évaluer le monde à la longueur d'un avant-bras, ou la veillée pour
avouer le contenu latent de l'activité consciente de notre esprit, la
rêvée se révèle-t-elle comme la parfaite unité de nos fièvres et du
temps de leur narration.
De retour à ma table, j'ouvre le dictionnaire. Le mot rêvée
n'existe pas. Du moins en tant que substantif. Ainsi, entre rêve et
rêverie, étonnamment, ce mot manque, un mot simple pourtant,
défini ssa
nt ce laps d'abandon à soi-même durant lequel on s' abs­
trait
du monde par chapitres, c'est-à-dire dans le découpage d'un
rêve qui donne, par sa division même, la pleine mesure de notre
GÉRARD TITUS-CARMEL 1 17 3

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absence : en l'occurrence celle d'une bonne rêvée (comme on dit
une bonne rincée), voire de plusieurs. Ou même -rêvons : d'une
interminable rêvée .
Voilà donc, dûment observé dans l'économie du songe, cet
espace toisé de l'irréel,
comme coulant sournoisement entre deux
rives
en ce mot qui feint de manquer. Ou qui menace, à vrai dire,
comme une brèche demeurée béante dans le champ lexical où
s'évertuent rêveusement la rêvasserie et le rêvasseur, la rêvante et
la rêveuse, chacun caressant le rêve de faire de ce blanc un récit
idéal.
Dramatisation, condensation, déplacement, symbolisation .
Métrage
d'un temps extensible à l'envi mais cependant balisé par
avance, tronçonné en séquences nettes et vagabondes, puis entiè­
rement transformé en nuées par strates successives, ce mot borne
autant l'absence qu'il mesure notre impermanence dans la scan­
sion qu'il suggère.
On sait qu'en s'abandonnant on se représent e. Mais on repré ­
sente
tout autant le monde . Un monde sans distances, seulement
étiré dans les images brisées d'
un contenu (« manifeste », cette
fois)
qu'on rapporte de loin : on a cinglé vers on ne sait quelles
terres nouvelles
dont on ne peut parcourir les chemins ni présu­
mer des aventures qu 'elles nous réservent en termes courants - ni
en heures, ni en lieues. On vague alors entre désir et fortune où
le travail de l' esver nous conduit, sachant que notre « présence au
monde » se pose autant par les épisodes qu'il produit que par la
succession des songeries elles-mêmes, y compris les plus étranges .
Le travail du rêve, en effet, agit justement sur un territoire sans
limites -
sinon celles, inscrutables, de son récit. « Un rêve, c'est
mensonge . Mais rêver,
non », dit Yves Bonnefoy. On laisse alors
dériver les bribes de son rêve
en direction de l'estuaire, on charge
la barque de symboles, et
l'on s'égare en cette navigation, risquant
à tout moment le heurt soudain du rocher à fleur d'eau - autant
dire l'abrupt instant du réveil.
174 1 GÉR ARD TITU S-C ARM E L

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Musique pour consentir à notre insignifiance, donc, mesure pour
diriger et reconnaître une durée (sinon donner du dessin) à la
fumée de nos vies, la
rêvée, en ses unités convenues et insé­
cables, découpe et ordonnance notre propension à l'illimité .
Tout
bien pesé -car ici, plus qu'ailleurs, on pèse ses mots -, plus que
simple disposition strophique de notre matière irrationnelle, elle
est stance et prosodie
pour nos chants en nous aidant à dévisager
le lointain en nous, jusque là où même le corps risque de se perdre
de vue. Elle dose nos vertiges
pour justement prolonger les effets
de nos pensées sans contours ; c'est son secret, comme autrement
la
brassée résume d'un mot tout ce que je puis rassembler de frag­
ments épars
du monde pour les tenir contre moi, bien plus que
mes deux bras, toujours fermés sur l'absence, peuvent en contenir.
Mais voici
maintenant que l'horizon s'illimite et gonfle par
bouffées sous le vent, les fleuves se vident par goulées géantes -
et notre soif est inextinguible. Nos foulées tassent la terre sous
nos pas que nos enjambées surjettent. Toutes les capacités de nos
corps s'unissent
pour accueillir cette rêvée comme la dernière et
plus secrète dimension de notre volonté de découper en unités
nos utopies -parce
qu 'informes, ou trop amples -, ce qui est cer­
tainement le plus sûr moyen
d'en apprécier l'or intarissable, car
éternellement scissible. C'est dire ce rêve merveilleux vécu
par
lampées itérées et inépuisables.
C'est ce que je suis venu confier à l'ombre, toujours couchée
face à la mer : c'est dans la sempiternelle succession des rêves que
se mesure l'espace auquel tu ne trouves ni commencement ni fin.
Compte les jours et les nuits, regarde les vagues qui sans cesse se
renou vellent et déferlent en ourlant l'étendue indéfectible de
l'océan devant quoi
tu t'endors - tu comprendras. À deux rêvées
d'ici, je te l'ai fait savoir .
À trois, je te rejoindrai sur ta ligne d'infini,
ta grammaire à présent enrichie de
ce simple mot qui manquait à
ton lexique
pour compléter la liste de ceux qui disent ton désarroi.
GÉR ARD TITU S -C AR M EL 1 17 5

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RUPTURE
TEMPS
Vous l'aimez, vous n'aimez qu'elle, amour intense, amour
fou; vous l'aimez mal, sans doute. Elle vous quitte. En vous,
autour de vous,
tout est anéanti. Il n'y a plus rien. Rien que le
vide. Puis un miracle, quelques mois plus tard, elle revient, elle
vous revient .
Et l'amour aussi, un amour affermi par la sépara­
tion. Vous l'aimez mieux, vous dit-elle, apaisée.
Pour vous, ce
n 'est pas
si simple. Plus rien ne sera plus comme avant. Vous avez
beau l'avoir de nouve au toute à vous, vous savez ce qu'il vous
en
coûte de la perdre. Rien n'eff acera la douleur de cette rupture.
Langoisse dans laquelle elle vous a jeté, rien
ni personne ne l' effa­
cera. Vous n'êtes plus
neuf de cet amour où elle vous tient plus
fortement
qu ' avant. Dans les pensées qu'elle vous inspire, dans les
gestes que vous lui dédiez, la perte est là , enkystée. Vous pensez
aux insectes saisis dans l'ambre. Fossile,
du latin fodere, creuser .
Vous l'êtes aussi, creusé, fouillé, par l'impossible oubli de cette
pert
e. Linquiétude, soumise, comme le fossile, au temps figé .
Lavoir perdue une fois s'inscrit dans
le définitif. Quoi qu'elle
fasse, désormais, quelle que soit sa conduite,
le degré de félicité
qu'elle instille
en vous, sur les regards que vous portez s ur elle,
règne,
comment dire, cette perte-fossile .
176 1 ÉLI SABET H BAR ILLÉ

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SÉPARATION
PERSISTANCE
AMOUR
Puis vient le temps de l'amitié amoureuse. Je t'ai aimé(e).
Nous avons cheminé ensemble, dans les rues, accolés, enlacés,
si proches .
Nous connaissons la carte de nos corps . Nous savons
l'un de l'autre ce que les soupirs nous ont appris. Nous avons ri
ensemble. Nous avons espéré.
Nous nous sommes heurtés. Il y a
des marques de toutes sorte s, heureuses et douloureuses.
Ce n'est
pas si facile à effacer,
quand même. Ça reste . Pourtant , avec le s
mois
qui passent, ou les années, tout se tres se en une sorte de lien
nouveau. Complicité amicale
et amoureuse, dit-on parfois. Cela
v a sans dire : l'intimité et l'espoir partagés créent forcément
une
complicité. Si elle résiste à la période de l'après-rupture, elle se
t ransfo rme
en sentiment subtil. On est entre l'amitié et l'amour,
on oscille ... Ce qu 'on a en commun est resté vivant. Difficile à
expliquer aux autres, à ceux qui nous
ont connus ensemble puis
séparés, cette relation est sans
doute rare. Est-ce pour cela qu'il
n 'y a pas de
mot pour la dire ouvertement?
Sûr,
on est loin des pauvres discour s, rabâchés jusqu'à l' écœu­
rement
sur Internet, autour de la figure de « mon ex ». « Mon
ex » est ce personnage, masculin ou féminin, objet de tous les
fantasmes, de toutes les plaisanteries, de toutes les plaintes.
Les
témoignages sur les forums ou les réseaux sociaux prolifèrent, peu
reluisants : « oups, j'ai couché avec mon ex» , « comment décol­
ler
mon e x », « comment regagner mon ex », « comment pourrir
la vie
de mon ex », « mon ex me manque », « oublier mon ex » ...
D ID I ER POUR QU ERY 1 17 7

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« Mon ex » relève à la fois de l'ère du zapping et de celle du consu­
mérisme
numérique; vite, on passe à autre chose, on change
de chaîne,
on compare, on revient, on essaie. Un site Internet à
l'enseigne
« jerecuperemonex.com » propose même des conseils
avisés aux âmes éplorées.
« Mon ex » est devenu une catégorie, un
segment de marché, un enjeu capitaliste comme un autre.
Le
mot de « la complicité amicale-amoureuse de l'après »
pourrait être fabriqué à partir des concepts grecs d' eros, philia
et agapé : amour-passion, amour-profond
et amour-amitié. Au
cœur de ce triangle, après la passion, entre philia et agapé le cœur
s'obstine à chercher une voie. Je veux rester dans ton paysage,
léger, sans appuyer trop. J'ai
tant encore à partager avec toi. Rien
ne sera plus comme avant, certes.
Et nous avons moins de temps
pour nous côtoyer, pourtant ce que nous savons de l'autre est plus
important que ce qui désormais nous sépare. Nous nous retrou­
v ons toujours à
l'uni sson, même pour quelques in s tants. Ceux-là
sont précieux et nous les apprécions seconde par seconde.
Au fond, peut-être n'y a-t-il pas de mot car chaque relation
de ce genre est unique et inclas sable
... On voudrait tellement le
croire.
Et c 'est ce qui fait qu 'elle existe aussi!
178 1 DI DIER PO U RQ UERY

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STYLE
Sinologues et philologues ont longuement débattu de la signi­
fication
du terme tcheng ming, que l'on trouve dans Confucius.
Ce terme est étrange, en effet : comme le constate un spécialiste
cité par Étiemble,
« il fait de la correction de l'écriture le premier
principe
d'un gouvernement, et voit dans les caractères fautifs
l'origine des plus graves désordres de l'État
». Il s'agit bel et bien
de calligraphier correctement,
il s'agit de la juste écriture que nous
appelons,
en grec, orthographe. Mais dans ses Entretiens (XIII, 3),
le maître précise que s'il était
nommé ministre par l'empereur,
il commencerait par « corriger les dénominations ». Et ceci est
encore le
tcheng ming. «Quand les noms ne sont pas corrects, dit­
il, le langage est sans objet.
Quand le langage est sans objet, les
affaires ne peuvent être menées à bien . » Enfin, Étiemble, après
d'autres, rapporte cette
notion au comportement même des per­
sonnes.
On dit que la princesse Nan Tseu commettait l'inceste.
Sa faute n'était pas celle-là, cependant,
non plus que la luxure ou
l'adultère : sa faute était de donner au fils la fonction du père,
donc d'enfreindre
les dénominations. « Que le souverain soit un
souverain; le sujet, un sujet; le père, un père; le fils, un fils. » Le
tcheng ming ne fait donc qu'une seule et même chose de l'art de
tracer correctement les signes écrits, de choisir la juste dénomina­
tion et d'occuper sa place légitime dans l'harmonie de l'univers.
Le mot qui me manque, quoique d'ampleur plus modeste,
n'est pas étranger au
tcheng ming. Il désignerait très précisément
FRAN ÇO IS TAILLANDIER 1 179

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la superposition qui s'établit quelquefois entre le bon choix des
mots, la réussite
d'une phrase, d'un paragraphe, d'une page, avec
l'intuition que cette mystérieuse réussite, qui marie indissoluble­
ment le fond et la forme, la rythmique et l'expression, la réso­
nance et la pensée, a quelque chose
à voir avec le vrai. (Il me
semble que nos classiques, Descartes, Boileau ou Racine, ou
La Fontaine, ou Molière, abondent en grâces de ce genre.)
Tâchons de préciser, par élimination. Le mot que je cherche
n'est pas
le bon français. Écrire correctement, c'est bien le moins
qu'on puisse attendre d'un auteur, encore qu'il puisse violenter la
langue
et ses lois -mais il faut alors qu'il sache pourquoi, et, quoi
qu'on en dise, les exemples ne sont pas fréquents.
Je
ne veux pas non plus parler du style. On peut avoir son style
(«le style c'est l'homme »). Les grands écrivains ont un style, on
entend leur voix, elle donne un son unique. Mais je crois qu'il
ne faut pas chercher
à avoir un style. C'est donné par-dessus le
marché,
comme la forme de notre nez ou l'étincelle de notre
regard. Sinon, c'est de l'afféterie. Et je crois pire encore la tenta­
tion de
faire du style.
On peut dire également non pas avoir un style, mais avoir du
style : avoir du style, c'est déployer un certain brio, un charme,
je ne sais quoi
de rhétorique et d' enlevé qui séduit ou convainc.
C'est mieux, mais cela peut être une qualité frivole, superfi­
cielle.
De même parle-t-on quelquefois d'un bonheur d'expression.
J'aime assez cette formule, mais elle me semble elle aussi un peu
réductrice.
Non: je parle d'une forme d'exactitude. Je parle d' une alliance
de mots qui
dit quelque chose, ou du mouvement de phrase, de
la tonalité,
du rythme qui conviennent et, encore une fois, lient
de façon organique l'énoncé à l'intention,
ou, pour jargonner un
peu, le thème au prédicat. On pourrait sans doute appeler cela
la juste écriture, ce qui, et pour y revenir, donne dans notre grec
orthographe. Hélas, on a beaucoup trop réduit ce mot à la ques-
180 1 FRAN ÇOIS TAILLAN DIE R

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tion de savoir si chou, hibou et genou prennent un x au pluriel,
ou bien à l'accord des participes passés. Et je suis un partisan fana­
tique
de l'accord des participes passés, mais ce n'est pas de cela
seul que je parle ici. Dommage, vraiment :
orthographe m'aurait
bien convenu
... Le tcheng ming de Maître K' ong me paraît ouvrir
de plus vertigineuse s perspectives.
FRA NÇO IS T A ILL A N DI ER 1 18 1

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TROU
ENFANT
INDICIBLE
À supposer qu, on me demande ici de réfléchir à quelque chose
qui ressemblerait
à un trou dans la langue qui est autant la nôtre
que la mienne -
nommons ici la langue française -, trou qui
marquerait
son incomplétude en un point précis de ses champs
sémantiques, je serais tenté de
me diriger, presque à reculons
(tant je pense
au fond que cette langue, comme n,importe quelle
autre, ne
manque strictement de rien et surtout pas d,un quel­
conque item dans le catalogue
de ce qui ne la constitue nullement
d,abord, le lexique), vers
un domaine de fascination négative que
je ne tiens à partager que modérément et que ne recouvrent que
mal
les mots trou, indicible, manque ... , tandis que le rêve d,un
mot qui dirait cette supposée lacune aurait à tourner de façon
alternativement centrifuge
et centripète autour d,un petit moteur
de sens additionnel qui dévoilerait sous les insatisfactions des
praticiens
un mobile principalement complaisa nt avec l'indi­
cible essentialisé -par pitié, n, en abusons pas! - du type de celui
qu,on cite toujours
en exemple, et que j'illustrerais par l'anecdote
qu'ayant
un jour concrètement proposé désenfanté pour « orphelin
d , enfant
» et me voyant répondre que non, ce n, était pas possible,
le
mot était (( trop beau » [sic], r en déduisis que , dans r esprit insa­
tisfait,
l'absence d,un mot (mais pourquoi, au fait, n,y en aurait­
il pas plusieurs ?) était en r occurrence la meilleure façon qu, aurait
trouvée la langue
pour dire l'inadmissibilité et donc l'indicibilité
de semblable événement : que le jeune meure avant le vieux .
18 2IJAC QU ES JO U ET

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VIE
Je me souviens d'un jeune homme. C'est avec ce mot que com­
mence
le récit extrême de Maurice Blanchot, L1nstant de ma
mort, à propos duquel Jacques Derrida a pu écrire que c'était
« un récit ou un témoignage -signé par quelqu'un qui nous dit
sur tous les tons et selon tous les temps possibles : je suis mort,
ou je vais à l'instant être mort, ou j'allais à l'instant être mort »
(« Demeure », in Passions de la littérature).
Et ma rêverie toujours de revenir au même point devant ce récit
et ce commentaire qui font partie des textes vers lesquels je me
tourne souvent, toujours ébahi
de nouveauté.
Ce point désigné dans les textes, le moment de mourir, le
moment où quelqu'un meurt, est une béance -je n'aime pas ce
mot parce qu'il a une charge pathétique trop forte - de la langue.
En même temps il dit bien l'absent de tout lexique. Le moment
précis de la mort n'a pas de nom, si ce n'est la mort elle-même
qui désigne aussi bien
le fait d'être mort que la durée de l'ago­
nie : la
mort de Tristan, par exemple, dans l'opéra de Wagner,
dure plus de la moitié
du troisième et dernier acte !
Labsence de
mot pour dire le ravissement de la mort me
paraît une réalité très présente dans l'existence. J'ai parfois l'im­
pression que c'est toute la relation à l'écriture,
si ce n'est au lan­
gage, qui trouve
un sens dans cette absence. On voit ou on ne
voit pas mourir celles
ou ceux qu'on aime et jamais on ne peut
dire le moment exact du passage . Et si une part conséquente de la
mémoire littéraire se constituait là?
AL EX IS PELL ET IER 1 183

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C'est un tressaillement, un mouvement convulsif dans La Mort
de Socrate qui suggère que la vie s'en est allée. Mais la métaphore,
si ce n'est
le poème, est déjà en cours. Socrate meurt : il est en
train de mourir donc
il est en pleine vie jusqu'à la fin. Je songe
au coq
d' Asklépios et à la manière qu'eut Satie de mettre cela en
musique pour la Princesse de Polignac, avant la fin de la Première
Guerre mondiale. Socrate est mort. Laction
ou l'acte de mourir a
eu lieu et jusqu'au bout.
Il s'agit bien sûr, ici, de la
mort de l'autre ou de la mort de
celles
ou de ceux qu'on peut désigner dans la familiarité du dis­
cours :
mort d'une personne ou bien ta mort - ma mère, mon
amie, etc. - qui fait que je porte le spectre de ta vie jusqu'au bout
de la mienne .
Il n'est pas besoin d'avoir été absent de cette
mort pour ne pas
en pouvoir dire l'instant. Les papiers officiels demandent qu'on
écrive la date exacte et l'heure de la mort. Mais c'est déjà le temps
du souvenir ou celui de la fiction qui prend naissance, qu'on ait
ou non pensé à regarder l'heure au moment du trépas. Dire la
mort de l'autre ou la tienne, c'est une reconstitution à p art ir de
ce
qu 'o n ne peut nommer : l'instant où il est mort, l'instant où tu
• I nous as quittes.
Et nous voilà, pour ce moment précis, avec des histoires.
Nous décrivons ce que nous étions en train de faire
quand nous
l'avons vu, appris, compris
et la nouvelle du décès arrête toujours
quelque chose
en nous.
Je crois que
ce suspens vient non pas de ce que nous ne vou­
lons pas admettre
le décès de l'autre - si la mort est toujours une
fin du monde inadmissible dans son unicité, elle est toujours
immédiatement plausible
-, mais dans le fait que nous ne pou­
vons pas
nommer son exact moment . Nous ne pouvons pas dire
l'instant de ta
mort - ma mère, mon amie -, nous savions que tu
étais malade, nous savions que telle personne n'en avait plus pour
longtemps ou, à l'opposé, nous avions discuté avec elle, la veille,
184 1 AL EX IS PELLETIER

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sans nous douter de rien ... La seconde où ça s'est passé n'existe
pas, dans la langue,
ni dans aucun dictionnaire.
Et pourquoi cette absence?
Je n'ai pas
de réponse satisfaisante à cette question, sinon de
reprendre le plus souvent possible
Pour un tombeau d'Anatole de
Mallarmé.
J'y trouve cette fois-ci, dans l'expression exacte de la douleur,
cette
notation :
hélas ! elle est
en nous
non le dehors
Nous ne pouvons
nommer le passage de vie à trépas, parce qu'il
est toujours à l' œuvre.
C'est un instant qui n'en finit pas d'arriver
et qui arrive toujours déjà
comme dépossédé de tout.
Blanchot parle
de « l'instant de ma mort, désormais toujours
en instance
». Et c'est sans doute le même signe que celui de
Mallarmé, avec
une grande différence puisque Mallarmé évoque
son fils tandis que Blanchot assume, à la fin de son texte, l'aspect
autobiographique
de son dire.
AL EX IS PELL ET IER 1 185

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VIEILLESSE
MULTIPLES
Un humain vieillit : il abandonne ses corps l' un après l'autre,
croit-on. Elle a été cette enfant cachée dans les fougères
ou qui
courait sur le gazon
ou qui aimait interminablement se baigner.
Elle s'est assise sur des bancs plus tard, elle a partagé des bouches.
Le temps lui semblait être arrivé de la dissolution des frontières.
Elle avait la tête posée sur le torse de quelqu'un, des poussières
flott aient dans les ra yons obliques
d'un soleil du soir, la pièce
sinon
se tenait silencieuse. C'était le grand calme, l'apaisement,
l' amour. Elle a accumulé sa vie de cette façon :
un corps après
l'autre.
Le corp s qui veille tard des concours et celui qui se lève
trop
tôt des voyages très bas prix, le corps qui se cou v re de cica­
trices
ou de blessures et celui dont les oreilles et le nez recom­
mencent à pousser après trente-cinq ans. Elle a eu toute s sortes
de corps plus
ou moins heureux ou vides ou débordés (« je suis
ch arrette ») ou délaissés. Mais il est faux de dire qu'elle les a eus
pui squ' elle les a encore . C 'est cela vieillir. On n'abandonne pas
ses corps sur une plage comme des vêtements qui tomberaient
d'un sac troué et plus tard la marée haute et salvifique viendrait
tout nettoyer. Il n'y a pas de sac ou plutôt il n'est pas troué. C'est
cela vieillir : porter
un sac toujours plus lourd et bordélique de
corps anciens. Elle a été
ce corps qui se glisse sous les clôtures
militaires
et s'égratigne et transpire en grimpant au sommet
d'une colline dénudée sous une inondation de lumière et là-haut
on était pris en sandwich par la mer partout. Elle se sentait col-
18 6 1 STÉP HAN E BO UQ U ET

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lante de sueur et les mouches le confirmaient et parfois, ailleurs,
il lui arrive d'être ce corps à nouveau mais, bien sûr, personne ne
peut le savoir. Vieillir - et sans doute est-ce être déjà vieux que
le comprendre -revient à sentir une population invisible croître
en soi.
On devient tellement nombreux avec le temps. On pour­
rait presque faire une ville avec tous ceux qu'on est encore, ou au
moins un village. Elle a été un intestin qui pleurait et qui voulait.
Et si ces corps sont invisibles , ils ne sont pas silencieux. On se
met à vivre avec tout cet éventail à disposition. Quand quelqu'un
nous parle
et nous dit : « tu peux m'apporter un verre d'eau ? » ou
« vous avez des projets d'investissement pour le futur? » - on ne
sait jamais vraiment à l'avance avec quel corps
on va répondre :
par exemple,
on a un corps de jeune fille vivante et on a profondé­
ment l'intention de multiples investissements, même maintenant,
même trop tard. Il
manque un mot pour dire que la vieillesse est
un état de surpopulation mais que (c'est là le drame) cette popu­
lation, ces corps donc qui sont encore les nôtres, qui ne sont pas
morts, qui ne
sont même pas passés, tous ces corps sont invisibles
aux autres. Ils ne
comprennent pas qu 'on leur parle toujours avec
notre panoplie
de corps. On court vers quelqu ' un avec la robe
fraîche qui était la nôtre,
qui est la nôtre. Choisit-on les corps qui
nous vivent
ou avec lesquels on vit, avec lesquels on entre dans le
monde, à cet instant
ou à tel autre? Sans doute que pas - ou on
choisirait les corps les moins douloureux ou les moins probléma­
tiques. C'est cela vieillir : vivre avec les corps
qu'on a sous la main
et qui ne sont pas toujours, et en fait rarement, les mieux adaptés
à l'état présent des choses.
ST ÉP HAN E BO UQU ET 1 18 7

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WORDS
WORDS
Il y a plus de choses sous le ciel [ .. . ] que de words, words, words,
fait-on dire à William. Et ce n'est pas parce que les Anglais sont
persuadés qu'ils ont un plus gros lexique que le nôtre (pauvre
Molière!) qu'ils ratent moins de choses. La question n'est pas là
- et avant que je tâche
d'y venir en quelques pas, je me rappelle
que bien des langues laissent
au locuteur composer les mots de
leur fantaisie. Les mots, ça se fait, pensée faisant. Ceux de Celan
n'ont pas leurs items au dictionnaire. Pour le reste, le syn, le syn­
tagme, les
« locutions » s'y emploient. Ainsi pour votre exemple
d'
« un parent qui a perdu son enfant » : «orphelin de fils » y
pourv0Ira1t.
Qu'est-ce
qui manque? Qu'est-ce que le manque?
Deux crédulités -souvent aggravées en superstitions -nous
gâchent la vie (la vue). Je crois -crédulité adverse, donc -qu'il n'y
a pas de
Mot maître, de dernier mot, de verbe secret, de mot de
passe vers l'indicible, de
Wort (Stefan George) magique, camou­
flant l'arcane
« derrière » un gramme ou un graphe suprême.
Même si dans la cure, les « signifiants » receleurs bloquent l'accès
à plus de liberté(s) de parole, guérisseuse(s). Mais il y a la phrase,
la péri-para-phrase longue comme
un jour avec Proust; de l'in­
vention, de la justesse insatiable.
Je ne crois pas à la relation biunivoque mots-choses,
un mot
pour une chose, comme le font accroire aux écoliers du Cours de
langue les dictionnaires.
Pas de virement de compte à compte ;
188 1 MI CHEL DEG UY

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mais le conte. Le monde est sans objet, disait le poète Kozovoï.
Les choses, qui sont de grandes choses, des choses de choses et
non des percepts à contours nets, sont ce que la langue fait dire
à l'être parlant-pensant
qui les cherche, meurtri dans l'expérience
jusqu'à ce que mort s'ensuive. Le recherché (l' aeï zêtoumenon, de
Platon à Holderlin), la cible, ce qui se réserve, est maintenu en
vue (en vie), en visée de viseur, par toutes les autres phrases, les
œuvres,
le contexte prodigieux qui cerne la chose en question. Le
retrait de ce qui se dérobe dans « le peu visible » fait parler.
On peut certes faire correspondre « arbre » à cet arbre
(Saussure), comme
on nous rapporte que Dieu, le grand
Généticien, fit le premier jour, appelant
« nuit » la nuit et «jour »
le jour. Mais justice, amour, monde, muse ou mélancolie n'ont
pas leur« objet» sous la main : ce sont des choses -la réalité (non
le réel).
Et les langues, parfaites en cela que plusieurs, ne se super­
posent pas. Ta
pravda n'est pas ma « vérité ». La genèse et l'His-
. ' toire nous separent.
La syntaxe, plus encore que
le glossaire, fait la différence et
brouille les découpages langagiers de l'être, « intraductibles »,
empêchant la coïncidence des visions. Je ne vois pas ce que tu
vois. Il n'y a pas de même ... même si nous sommes tous, parlant,
aux prises avec l'unique affaire
(unum necessarium), du Même
et de !'Autre (Platon) : « Différence et Identité ». Un exemple :
le partitif nous est précieux pour pondérer le Gier ins Eine
(Holderlin) : il y a de la vérité, et non La Vérité. Que font les lan­
gues (s'il y
en a) où manque le partitif? Il s'agit comme toujours
(c'est l'expérience de la traduction) de savoir
se passer de ce qui
nous manque, compensant le défaut (dont il faut donc, d'abord,
s'être avisé, comme il arrive dans l'épreuve de la différence) :
se
priver de ce qui nous fait défaut, pour faire-comme. Le poème
rémunère
le défaut (merci, derechef, à Mallarmé). Et les autres
(langues)
me prêtent assistance : service de proximité; l'échange
donne le change.
MI C H EL DE GUY 1 189

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Mon nominalisme est hyperbolique : « Il n'est pas de chose à
quoi je n'aie pensé ». Manière de dire où on entend que chose et
mot sont un même . Ce pourrait être une définition de la pensée.
« Qu'est-ce qu'une chose? » est le titre de son ouvrage .
Le mot, je ne le prends pas comme l'insecte « signifiant » (siglé
Sa) sous un scalpel phonématique et étymologique diachronique
retraceur, mais comme la
chose dont il s'agit, et non en étiquette
devant son
référent comme au Jardin des Plantes mais comme un
nom signifié et sensé, autrement dit la chose dont il s'agit (et non
pas « en soi », retirée en quelque Idée), mais la chose pensable, le
pensé, le vocable qui
est (transitivement) la chose.
Les mots, les «vocables », ne sont pas des désignateurs rigides
pour des relations biunivoques. Choses et mots, grandes choses
grands mots
(ils peuvent l'être tous) co-naissent . Le monde
se lève en langue (Die Welt weltet indem die Sprache spricht,
Heidegger); même si, peu à peu, localement, les nomenclatures
et les perceptions utiles
(« passe-moi le sucre ») se répartissent en
deux colonnes comme une juxta linéaire, privant peu à peu l' exis­
tence de son tremblement d'être. Ladmirable
faculté de poésie ne
s'attache ni aux mots ni aux perceptibles isolés
comme « objets »,
ni aux Sa, ni aux Sés, ni au signe, mais aux choses, grandes
entités/vocables.
Une grande chose (dans le sens philosophique de la grandeur,
ou « ouverture ») est son nom, et la pensée, la « vie intérieure »
absorbant la vie, ne consiste pas en une liste de lexèmes cherchant
leur emploi, mais
en parti pris de choses réinventées compte tenu
des phrases, phrases de phrases, péri-para-phrases (Ponge).
Or le rapport du poème au sens des mots est le suivant : c'est
lui qui
les fait entendre. En les employant «justement » i.e. non
dans une «correction » qui s'ajuste à une opinion acquise; mais
en inventant de la justesse nouvelle, dans
les contextes (poèmes)
où ils se trouvent soudain à leur place : irremplaçablement, mise
en
« valeur » sauss urienne .
190 1 MI CH EL D EG UY

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Le jeu ne s'ouvre, amplifié, que par un « contexte » : ouvrant,
forçant, l'usage
commun d'une langue, ce qui permet de s'y avan­
cer
ensemble, êtres parlants (Milner) dans le rapport aux choses.
Pas du tout pour le « dérèglement de tous les sens » - selon la
vogue doxale
d'un rimbaldisme simplifié- mais pour l'augmenta­
tion
à chaque fois « régularisable » («long et raisonné») de toute
signification. Jeu inventif
à somme indéfinie.
MI CH EL DE GUY 1 19 1

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X
BIDULE
-Trop de nom s pour avoir un nom . -
Tri stan Corbière ,
« Épitaphe », Les Amour s jaunes
On n'a pas tOUJOUrs les mots pour nommer les choses. On
a recours , alors, à des formules de substitution : un truc, un
machin, un bidule, un genre de. Dans cette opération, l'emploi
de
ces expressions ne manifeste aucun échec du langage, mais un
simple état d'ignorance du locuteur, ou une opération de mas­
quage volontaire
du nom de la chose ainsi désignée . Le fait que
celui-ci soit remplacé dans le propos
par un mot vicaire n'im­
plique pas
qu 'il ne pourrait pas y apparaître .
Tout autre est le fonctionnement du je ne sais quoi.
Cette ex pression, qui trouve son origine dans les formes latines
nescio quid et non sapio quid , est d' un emploi commun dans les
langues romanes, mais
on la connaît surtout pa r l'usage qu 'en ont
fait les écrivain s classiques . Mot vedette du vocabulaire de l'inex­
plicable, le
je ne sai s quoi convenait particulièrement pour dési­
gner la transcendance de la grâce,
qu 'elle soit de nature sacrée ou
profane. La divine grâce, demandait le père Bouhours, « qu 'est-ce
autre chose que je ne sçay
quoy de surnaturel & de divin, qu'on
ne peut ni expliquer ni comprendre ? » (E ntretiens d1Ariste et
d'Eugène, 1671). De même, dans l'ordre de la personnalité indivi­
duelle, le fait que la grâce, contrairement
à la beauté, ne puisse se
décrire positivement, explique son lien avec le je ne sais quoi: « Il
192 1 GÉR ARD DESSO N S

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y a quelquefois dans les personnes ou dans les choses un charme
invisible, une grace naturelle,
qu'on n'a pu définir, & qu'on a été
forcé d' appeller
le je ne sai quoi » (Montesquieu, Essai sur le goût,
1754).
Dans ce registre,
il n'est pas surprenant que l'un des grands
référents
du je ne sais quoi ait été l'amour. Un vers célèbre de
Corneille décrit la façon
dont les âmes se trouvent liées «par ces
je ne sçay quoy qu'on ne peut expliquer» (Rodogune, 1647). Sur
un plan plus prosaïque, l'expression est également présente dans
des contextes grivois. Dans
un ouvrage paru en 1745 (Recueil de
ces Dames, par François-Antoine Chevrier), le narrateur l'emploie
pour évoquer l'impétuosité de son désir : « Sans être maître de
moi-même, je fus emporté
par un je ne sçai quoi qui me rendit
heureux sans le secours de Madame de Mereval.
» Alors que la
formule
« un je ne sais quoi », dans son fonctionnement propre,
ne remplace -
on le verra -aucun nom, l'allusion salace repose
ici
sur l'utilisation del' expression en tant que mot vicaire. Le nar­
rateur,
et son complice le lecteur, savent pertinemment de quoi il
est question dans ce récit,
en dépit du sens littéral del' énoncé «je
ne sais quoi ». Cet emploi particulier de l'expression permet de
suggérer une expérience
dont le caractère innommable ne relève
pas
d'une indicibilité ontologique, mais de la bienséance des
manières.
Le procédé manquait sans doute d'élégance, le passage
fut supprimé lors de l'insertion de cet ouvrage dans les
Œuvres
badines complettes
du Comte de Caylus en 1787.
Le sens classique de l'expression étant celui d'un défaut de
nomination
entendu comme un défaut de spécification, le je ne
sais quoi
s'est imposé comme le terme paradigmatique des prédi­
cats négatifs : l'inexplicable, l'inexprimable, l'indéfinissable, l'in­
compréhensible, l'imperceptible, l'impénétrable, l'indescriptible.
Cependant,
ce travail -effectif - du négatif ne rend pas vraiment
compte de la spécificité et de l'efficience de cette formule singu­
lière
dont il faut souligner le destin philologique.
GÉRARD DESSONS 1 193

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À la différence d'expressions dont la morphologie est similaire,
comme «je ne sais quel », « je ne sais où », «je ne sais comment »
ou « je ne sais qui », seule la forme «je ne sais quoi » a été subs­
tantivée.
Chez Furetière (1690), «un je ne sais quoi» désigne
une chose « dont on ne peut pas trouver la vraye expression » ;
chez Littré (1874)
«quelque chose que l'on ne connaît pas». Aux
XVIIe et XVIII e siècles, philosophes, moralistes et gens de lettres
ont élevé le je ne sais quoi au rang de concept, à l'instar du père
Bouhours qui,
en 1671, déplorait que l'expression soit « incon­
nuë à la Philosophie ».
Dans son emploi et dans sa formulation, le je ne sais quoi sym­
bolise le
triomphe du langage sur le chaos des choses : ce dont
on n'a pas le nom, au lieu de le soustraire à l'ordre du sens, on
le nomme par cette impossibilité même de le nommer qui en
constitue ainsi l'identité.
La particularité
de cette expression - en quoi réside sa force
conceptuelle -
tient à sa nature fondamentalement discursive.
Le je ne sais quoi transcrit un petit drame du langage mettant en
scène l'expérience d'une question restée sans réponse. Le statut
linguistique de l'expression est celui d'une interrogation (indi­
recte).
«Je ne sais quoi » est la réponse négative à la question
« qu'est-ce que c'est? », la forme « je ne sais quoi » étant une
variante de «je ne sais ce que c'est ».
La présence de je et l'emploi du présent font que l'expression
je ne sais quoi est disponible pour tout locuteur, celui-ci refaisant
chaque fois, dans
son énonciation même, l'expérience del' énigme
du monde. Expérience éprouvante - au sens fort -de la fréquen­
tation de
l'inconnu, que vient seule conjurer sa conceptualisation .
Le
je ne sais quoi, jusque dans son usage le plus frivole, est hanté
par l'inquiétante figure de la Sphinx.
La réponse négative
à la question «qu'est-ce que c'est? », loin
de manifester
un échec du savoir, révèle une vertu heuristique de
la parole,
une vertu critique qui dénonce la fallacieuse évidence
194 1 GÉRARD DESSO NS

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d'un monde refermé sur la certitude de ses nomenclatures. Et le
fait que la rationalité
du je ne sais quoi échappe à la raison raison­
nante n'en fait pas
un irrationnel. Le je ne sais quoi n'est pas n'im­
porte quoi. C'est le lieu de l'empirique, de l'histoire .
Le lieu de
l'altérité, de l'inven tion, de l'art,
de la littérature. Le lieu de l'in­
tempe s
tif et du décalé.
Le je ne sais quoi n'est donc pas un mot vicaire, au sens où il
n 'est pas assimilable à la simple expression d' un indéfini, à l'image
de
quelque chose. Il est, dans sa formulation même, le nom exact de
ce qu'il dé signe sans défaut. Bouhour s le disait simplement : c'est
« une chose, qui ne subsiste que parce qu 'on ne peut dire ce que
c'est ». Lefficience du je ne sais quoi, son activité , résident dans
s a capacité de conceptualiser l'expérience
de l'inconnu comme
une expérience de langage. Limpossible
nomination d'une chose
apparaît alors
comme la condition de s on infinie dicibilité. Un
indescriptible qui est un infiniment scriptible.
GÉRARD DESSO NS 1 195

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INDEX DES ENTRÉES
ADAM - SUBSTANCE - ES PRIT, Renaud Ego 11
ALLIANCE - PERCEPTION -ABSTRACTION, Jean-Philippe Domecq 14
AMOUR-AUTREFOIS - AUJOURD'HUI, Jean-Michel Delacomptée 15
ASSOCIATION - ÉLÉMENT RÉEL -IMAGE ONIRIQUE,
Belinda Cannone 19
BARCAROLLES -AFFECT- ÉCHEC, Max Dorra (et Christian Doumet) 21
BRUIT -SILENCE - INQU IÉTUDE, Pascal Commère 23
CAPTURES -GROS-JEAN -ADJECTIF, Gilles Ordieb 27
CLICHÉ -VERRE - CONTENU, Marlène Soreda
COMPAGNON - MON HOMME -NORME, Claire Tencin
DÉRAPAGE - DÉPHASAGE -DÉLESTAGE, Pierre Cleitman
DEUIL - PARENT -ENFANT, Didier Pourquer y
DISPARITION - EXISTENCE -EFFACEMENT, François Taillandier
DORNE - PATOIS - POÉSIE, Ja me s Sacré
ÉCRIVAIN -FÉMININ -
IMPOSTEUR, Véronique Ovaldé
EMBRASSER -CHANTER - OCCASION, Belinda Cannone
ÉMERVEILLEMENT - PARTAGE - RESPONSABILITÉ, Henri Raynal
ÉNIGME -AMITIÉ - AMOUR, Diane de Margerie
ENTRE-DEUX- POUVOIR - VOULOIR, Jean-Philippe Domecq
29
31
36
39
41
44
47
49
52
58
62
ENVERS- VISAGE- OCCIPUT, Frank Lanot 64
FAILLE- SIGNE- COMMUNICAT ION, Philippe Raymond-Thimonga 68
FLOU -SENSATION -SENTIMENT, Belinda Cannone 70
197

FUITE- EXIL- RENAISSANCE, Jean-Pierre Martin 73
GRATITUDE - JOIE -EXISTEN C E, Julie Wolkenstein 76
HIRONDEAUX - ÉTOURNELLES -GENRE, James Sacré 78
HONTE - AUTRUI - SOI, Véronique Ovaldé 80
IBERTÉ- GALITÉ-TERNITÉ, Pierre Cleitman 82
IDENTITÉ - AUTEUR -ORIGINE, Pia Petersen 87
INCONSCIENT -CONSCIENT - NIVEAUX, Pierre Jourde 91
INSOMNIE- BONHEUR- NUIT-LYRE, Élisabeth Barillé 93
INVERSION - MÈRE- FILLE, Brina Svit 94
JE - NOUS - ON, Jean-Philippe Domecq 97
JEU -ABSTRACTION - ILLUSION, Denis Grozdanovitch 100
JOUR- BEAUTÉ- FIN, Pierre Lafargue 111
KAIROS - DON - PERMANENCE, Anne Dufourmantelle 115
LAUTRE -ENFERMEMENT - EXTÉRIEUR, Marlène Soreda 118
LANGAIGE FRANÇOYS - POLITIQUE - INTERPRÉTAT ION,
Pierre
Bergounioux 120
())
LANGUE - DISPARITIONS - ANOSOGNOSIE, Dominique Noguez Vl 1 2 7 .!!! ru .!: MANQUE - EXPRESSION - EMPATHIE, Isabelle Minière u 129 1-ru ::E MÉGÈRE -CENDRILLON - FOLCOCHE, Jean Rouaud >- 13 1 1-
1-()) MONUMENT VALLEY - AMOUR - AMITIÉ, James Sacré .!: 133 f-Vl NAÎTRE- VIVRE- SURVIVRE, Patrick Tudoret c 134 0 :.:::; u NEIGE -MARCHE - BRUIT, Cécile Ladjali 138 w l.O ri NEZ - BRAS - MANQUE, Morgan Spartes 140 0 N
@ .._, NOSTALGIE - LANGUE - MOT, Christian Doumet 142 .!: O'l ODEUR - EAU - PRINTEMPS, François Debluë 146 ·;:: >-o. 0 OISEAU - POINT DE VUE -INTELLIGEN CE, Alain L eygon ie 149 u
PARDON -NÉGATIF -ORIGINE, Philippe Renonçay 15 4
PARURE-APPARENCE-ART, He nri Raynal 161
POUSSIÈRE- JOIE-TRISTESSE, Pierre Cleitman 16 7
198 1 IND EX DES ENTRÉES

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QUELQU'UN - AMI -DISTANCE, Marlène Soreda 171
RÊVE- MESURE-ABANDON, Gérard Titus-Carmel 173
RUPTURE -TEM PS FIGÉ - PERTE-FOSSILE, Élisabeth Barillé 176
SÉPARATION - PERSISTANCE -AMOUR, Didier Pourquery 177
STYLE - JUSTESSE - ORTHOGRAPHE, François Taillandier 179
TROU -ENFANT -INDICIBLE, Jacques Jouet 182
VIE - MORT- PASSAGE, Alexis Pelletier 183
VIEILLESSE - CORPS - MULTIPLES, Stéphane Bouquet 186
WORDS- WORDS- WORDS, Michel Deguy 188
X- TRUC - BIDULE, Gérard Dessons 192
IND EX DES ENTRÉES 1 199

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INDEX DES TERMES
(Les chiffres en gras renvoient aux mots-dés)
A
Abandon 173
Abstraction 14, 100
Adam 11
Adjectif 27
Affect
21
Alliance 14
Ami 171
Amitié
58, 133
Amour 15, 58, 133,
177
Anosognosie 127
Apparence
161
Art 161
Association 19
Aujourd 'hui 15
Auteur 87
Autrefois 15
Autrui 80
B
Barcarolles 21
Beauté 111
Bidule 192
Bonheur 93
Bras
140
Bruit 23, 138
c
Captures 27
Cendrillon 131
Chanter 49
Cliché
29
Communication 68
Compagnon 31
Conscient 91
Contenu 29
Corps
186
D
Délestage 36
Déphasage 36
Dérapage 36
Deuil 39
Disparition 41
Disparitions 127
Distance
171
Don 115
Dorne 44
E
Eau 146
Échec
21
Écrivain 47
Effacement 41
Élément réel 19
Embrasser 49
Émerveillement 52
Empathie 129
Enfant 39, 182
Enfermement
118
Énigme 58
Entre-deux 62
Envers 64
Esprit 11
Étournelles 78
Exil 73
Existence 41, 7 6
Expression 129
Extérieur
118
F
Faille 68
Féminin 47
Fille 94
Fin 111
Flou
70
Folcoche 131
Fuite 73
G
Galité 82
Genre
78
Gratitude 76
Gros -Jean 27
H
Hirondeaux 78
Honte 80
1
Iberté 82
Identité 87
201

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Illusion 1 OO
Image onirique 19
Imposteur
47
Inconscient 91
Indicible 182
Inquiétude 23
Insomnie
93
Intelligence 149
Interprétation
120
Inv ersion 94
J
Je 97
Jeu 100
Joie 76, 167
Jour 111
Ju stesse 179
K
Kairos 115
L
I..:aucre 118
Langaige françoys 120
Langue 127 , 14 2
M
Manque 129 , 140
Marche 138
Mégère 131
Mère
94
Mesure 173
Mon homm e 31
Monument Valley 133
More 183
Moc 142
Multiples 186
N
Naître 134
Négatif 154
Neige
138
202 1 IND EX DES TERMES
Nez 140
Niveaux 91
Norme 31
Nostalgie 142
Nous 97
Nuit-lyre 93
0
Occasion 49
Occiput 64
Odeur 146
Oiseau 149
On 97
Origine 87, 154
Orthographe 179
p
Pardon 154
Pare nt 39
Parca ge 52
Parur e 161
Passage
18 3
Patois 44
Perception 14
Permanence 115
Persi stance 177
Perce -fossi le 176
Po és ie 44
Point de vue 149
Politique
120
Poussière 167
Pou voir 62
Printemps 146
Q
Quelqu'un 171
R
Renaissance 73
Responsabilité 52
R
êve 173
Rupture
176
s
Sensation 70
Sentiment 7 0
Séparation 177
Signe 68
Silence 23
Soi
80
Style 179
Substance 11
Survivre 134
T
Temps figé 176
Ternité 82
Tristesse 167
Trou
182
Truc 192
u
[Mots m anquant s]
V
Verr e 29
Vi e 183
Vieillesse 186
Visage 64
Vivre 134
Vouloir 62
w
Words 188
X
X 192
y
[Mo ts manquants]
z
[Mots manquants]

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NOTES SUR LES AUTEURS
Élisabeth Barillé est not amme nt l'aute ur de La Sainte de l'abîme
(Flammarion, 1998), de Petit éloge du sensible (Gallimard, 2008),
d '
Une légende russe (Grasset, 2012) et de plusieurs anthologies au Seuil
et au Mercure de France. Elle aime la marche,
les roses, les couleurs de
l'Inde, l'immense ciel russe.
Pierre Bergounioux est né à Brive (Corrèze) en 1949. Il a enseigné
en co
llège puis aux Beaux-Arts de Paris. Il est actuellement retraité.
Stéphane Bouquet a publié six livres de poésie chez Champ Vallon
(dont
Un peuple, 2007; Nos amériques, 2010; Les Amours suivants,
2013) et un récit aux Inaperçus (Les Oiseaux favorables, 2014). Il a
proposé une traduction des poètes américain s Robert Creeley,
Paul
Blackburn, Peter Gizzi et, tout récemment, James Schuyler.
Belinda Cannone est romancière et essayiste. Elle a publié récem­
ment Le Don du passeur, récit (Stock, 2013), Petit éloge du désir (Folio
2 euro
s, 2013) et Nu intérieur, roman (LOlivier, 2015). Bibliographie
complète
sur le site www.sgdl-auteurs.org/belinda-cannone.
Pierre Cleitman, né en 1948 à Paris, se spécialise quelques années
plus tard da
ns un mode d 'exp ression situé à mi-chemin entre le stan d­
up humori st ique et la conférence traditionnelle. Ses Conférences
Extravagantes
ont é té créées pour la plupart au Théâtre du Rond-Point
et sont publiées aux éditions de !'Amandier.
Pascal Commère est né en 1951 dans un village de la campagne
bourguignonne
où il vit et travaille . Outre des livres d'artiste et des
203

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participations régulières à diverses revues (Le Mâche-Laurier, notam­
ment, puis
Secousse, revue en ligne), il a publié une trentaine de titres,
principalement chez Obsidiane
et Le temps qu'il fait, où est parue en
2012 une anthologie de
ses poèmes: Des laines qui éclairent. Il a consa­
cré dernièrement une monographie
au poète Petr Kril (éditions des
Vanneaux, 2014).
François Debluë est né près de Lausanne, en 1950. Il a publié des
proses brèves, puis d'autres plus longues
tout en poursuivant, comme
en contrepoint, une activité poétique.
Une dizaine de recueils sont
parus, la plupart aux éditions Empreintes.
Parmi ses publications :
Conversation avec Rembrandt (Seghers, 2006), De la mort prochaine
(éditions Conférence, 2010), Fragments d'un homme ordinaire (LÂge
Chine
(]PM Publications, 2013).
Michel Deguy est poète et philosophe. Il a fondé en 1977 la revue
Po&sie. Auteur de plus d 'u ne quarantaine de livres depuis 1959, il
est lauréat de prix prestigieux. Dernières publications : Écologiques
(Hermann, 2012), Comme si comme ça, poèmes (Gallimard, 2012), La
Pietà Baudelaire (Belin, 2012). À paraître au Seuil en 2016 : Contes
d'auteur .
Jean-Michel Delacomptée a fait carrière pendant une vingtaine
d
'années dan s la diplomatie culturelle avant d'e n se igner la littérature
à l'université. Il a écrit deux romans et d es essa is, ainsi qu e des por­
tr ait s de personnages historiques et de gens de lettre s, parmi lesquels
Et qu'un seul soit l'ami (1995), Ambroise Paré. La main savante (2007),
Langue morte. Bossuet (2009), La grandeur. Saint-Simon (2011), édités
chez Gallimard,
et Racine en majesté (Flammarion, 1999). En 2014, il a
publié
Écrire pour quelqu'un (Gallimard), et en 2015 Adieu Montaigne
(Fayard).
Gérard Dessons est professeur de langue et littérature françaises à
l'université Pa ris 8- Vincenne s à Saint-Denis . Ses activités de recherche
concernent la poétique, la théorie
du langage et la théorie de l'art. Il a
204 1 NOTES SUR LES AUTEURS

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fondé le groupe Polart -poétique et politique de l'art. Quelques publi­
cations: La Voix juste. Essai sur le bref(Manucius, 2015), L'Odeur de
la peinture. L'hypothèse Rembrandt (Manucius, 2013), La Manière folle.
Essai sur
la manie littéraire et artistique (Manucius, 2010), L'Art et la
Manière : art, littérature, langage
(Honoré Champion, 2004).
Jean-Philippe Domecq est romancier, auteur notamment des deux
cycles romanesques des
« Ruses de la vie » et de « La Vis et le Sablier »
(dont Cette rue et Le jour où le ciel s'en va); et, essayiste, il a composé
une
Comédie de la critique sur l'art contemporain (réédition complète
en
2015) et sur la réception littéraire (le Pari littéraire, 1994, repris et
complété en 2002 : Qui a peur de la littérature ?) . Bibliographie com­
plète : www.leblogdedomecq.blogspot.com.
Max Dorra, auteur d'essais et de fictions, a reçu en 2002 le prix
Psyché pour son livre Heidegger, Primo Levi et le séquoia . La double
inconscience
(Gallimard, «Connaissance de l'inconscient», 2001). Ses
derniers ouvrages : Quelle petite phrase bouleversante au cœur d'un être?
Proust, Freud, Spinoza
(Gallimard, « Connaissance de l'inconscient »,
2005); Lutte des rêves et interprétation des classes. Démontage d'un tour
d'illusion
(L'Olivier, « penser/rêver », 2013) .
Christian Doumet a publié des livres de poèmes, des essais sur la
poésie et sur la musique, des récits et proses diverses. Dernières paru­
tions :
De l'art et du bienfait de ne pas dormir (Fata Morgana , 2012),
La Donation du monde (Obsidiane, 2014), L'Attention aux choses écrites
(Cécile Defaut, 2014) et Notre condition atmosphérique (Fata Morgana,
2014).
Anne Dufourmantelle, psychanalyste et philosophe , a dirigé la col­
lection L'autre
Pensée, aux éditions Stock. Elle a publié plusieurs essais,
notamment L'Éioge du risque (2012) et Défense du secret (2015), tous
deux chez
Payot, ainsi qu'un roman, L'Envers du feu (Albin Michel,
2015).
Renaud Ego, poète et essayiste, est entre autres l'auteur de La réa lité
n'a rien à voir
(Le Castor Astral, 2005) et de Une légende des yeux (Actes
NOTES SUR LES AUTEURS 1 205

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Sud, 2010). Il a publié en 2015, toujours chez Actes Sud, collection
Errance,
L'Animal voyant.
Denis Grozdanovitch a longtemps mené une carrière de spor­
tif professionnel tout en pratiquant (clandestinement) l'érudition et
la rédaction quotidienne de carnets de notes. Après le Petit traité de
désinvolture
(José Corti, 2002, rééd. Points-Seuil, 201 O), il publiera
une douzaine de livres
dont les thèmes récurrents sont la sauvegarde de
l 'e sprit poétique vis-à-vis
du productivisme . Ses deux derniers ouvrages
s'intitulent
La Puissance discrète du hasard (Folio, 2014) et Petit éloge du
temps comme
il va (Folio 2 euros, 2014).
Jacques Jouet est né en 194 7 dans la banlieue de Paris. Il se veut
écrivain tout-terrain : poésie, nouvelle, roman, théâtre, essai. Il est
membre de !'Oulipo. Dernières publications : L'Histoire poèmes, poésie
(POL, 2010); Un dernier mensonge, roman (POL, 2013); Du jour,
poésie (POL, 2013); La scène est sur la scène, théâtre complet (site
www.pol-editeur.com,
rubrique « en ligne ») ; Le Cocommuniste, rom an
(POL, 2014).
Pierre Jourde est écrivain et critique littéraire. Il enseigne la littéra­
ture à l'université Grenoble 3. Il a publié
une quar antaine d 'o uvrages
dan s tous les genres, dont Géographies imaginaires (José Corti, 1991);
La Litt éra ture sans estomac (2002), Pays perdu (2003), Littérature
monstre
(2008), Festins secrets (2005) et L'Heure et l'ombre (2006)
à Lesprit des péninsules; Paradis noirs (2009), Le Maréchal absolu
(2012) et La Première Pierre (2013) chez Gallimard.
Cécile Ladjali est romancière, dramaturge et essayiste. Elle vit à
Paris
où elle enseigne la littérature à l'université et dans le secondaire.
Tous ses romans
et pièces de théâtre sont parus chez Actes Sud. Elle a
publié, avec Georges Steiner,
Éloge de la transmission (Albin Michel,
2003), Mauvaise langue (Seuil, 2007, prix Fémina pour la défense de
la langue française) ,
Ma bibliothèque (Seuil, 2014). Son dernier roman,
Illettré, est paru aux éditions Actes Sud en janvier 2016.
206 1 NOTES SUR LES AUTEURS

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Pierre Lafargue est né en 1967. Dernières publications : Ongle
du verbe incarné (Verticales, 2008), Nul ne se chaufferait qui brûlerait
quand même ta jambe de bois (Atelier La Feugraie, 2013), La Fureur
(Vagabonde, 2014), Le feu de la bague (Vagabonde, 2014), Aventures,
(Vagabonde, 2015).
Frank Lanot vit à Caen où il enseigne les lettres. Il est l'auteur d'un
premier roman, La Clef (Stock, 1996), et d'un dernier roman, Une
balle de colt derrière l'oreille (Passeur, 2015).
Alain Leygonie, né en Corrèze, élevé dans le Lot, humanisé à Brive­
la-Gaillarde, étudiant
à Toulouse où il a enseigné les lettres puis la
philosophie, est l'auteur de romans, de récits :
La Traversée (La Table
Ronde , 1991),
L1dée (La Table Ronde, 1992), La Musaraigne (Albin
Michel,
2000), Perpète (Le Rocher, 2006), Travaux des champs (Le
Rocher , 2008), Je suis mort, qui dit mieux? (Descartes & Cie, 2008),
La Maison (Privat, 2012); d' un e biographi e, Un ja rdin à Ma rrakech .
Jacqu
es Majorell e, peintre et jardinier (Michalon, 2007) et d 'u n essai,
Les animaux sont-ils bêtes ? (Klincksieck - Les Belles Lettre s, 2011). À
paraître : Les Odeurs (Les Belle s Lettres).
Diane de Margerie est romancière, traductrice, essayiste et bio­
graphe. Elle a passé son enfance
et sa jeunesse en Angl eterre, en Chine
puis en Italie. Revenue en France, elle a publié de nombreux livres
dont Le Ressouvenir (prix Marcel Proust 1985), Aurore et Georges (prix
Médicis Essai
2004), et Mon éventail japonais (éditions Philippe Rey,
2016).
Jean-Pierre Martin, écrivain, essayiste, professeur émérite de lit­
térature
à l'université Lyon 2, a publié une quinzaine de livres (essais
et récits), en particulier :
Henri Michaux (Gallimard, 2003), Le Livre
des hontes (Seuil, 2006), Éloge de l'apostat, essai sur la vita nova (Seuil,
2010 et Le livre de poche, 2013), Les Liaisons ferroviaires Q'ai lu,
2013), dans la collection « Lun et l'autre » chez Gallimard : Queneau
losophe
(2011) et L'Autre Vie d'Orwell (2013), et La Nouvelle Surprise de
l'amour
(Gallimard, 2016).
NOTES SUR LES AUTEURS 1 207

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Isabelle Minière est auteur de romans, de nouvelles et de livres pour
la jeunesse . Son dernier roman, Je suis très sensible, est paru en 2014
aux éditions Serge Safran. Elle est aussi psychologue et hypnothéra­
peute. Elle vit et travaille
à Paris.
Dominique Noguez, promeneur urbain, philosophiste à tendance
esthétiquante, écrivaillant, écriviste, parfois écrivain, a publié, sur
le sujet, La Colonisation douce -Feu la langue .française? (Le Rocher ,
1991 ; rééd. Arléa poche, 1998). Dernier livre
paru : Projet d'épitaphe,
précédé de cinq poèmes plus
longs (Le Sandre, 2016).
Gilles Ortlieb, né en 1953 au Maroc, a longtemps vécu à l'étran­
ger. Récits, poèmes, essais, il a publié une quinzaine de livres. Parmi les
derniers titres paru s : Tombeau des anges (Gallimard, collection « Lun
et l'autre », 2011), Vraquier (Finitude, 2013), Soldats et autres récits (Le
Bruit du temps, 2014).
Véronique Ovaldé a publié depuis 2000 une diza ine de romans
dont Ce qu e je sais de Vera Candida aux éditions de !'Olivier (prix
France télévision s
2009, prix Renaudot des lycéens 2009 et grand Prix
des Lectrices de Elle 2010). Son dernier ouvrage, La Grâce des Brigands,
a été publié aux éditions de !'Olivier en 2013.
Alexis Pelletier est né en 1964 . Dernières publications :
PSALMLASH (livre-cd, Vincent Rougier, 2012), Comment quelque
chose sui vi de Quel effacement (LEscampette, 2012) Comment ça
s'appelle (Tarabuste, 2012), Mains tenues (éditions de !'Amandier,
2013), Du silence et de quelques spec tres (livre-cd, Clarisse, 2014), Trois
entraînements à la lumière (Tarabuste, 2016).
Pia Petersen est n ée au Danem ark. Elle collabore à la revue L'Atelier
du roman et à La Revue litt éraire de Léo Scheer. Elle a reçu le Prix du
Rayonnement de la langue et de la littérature françaises 2014 de l'Aca­
démie française , le
Pri x de la Bastide 2011 pour Une livre de chair, et le
Prix marseillais du polar 2009 pour Iou ri, parus chez Actes Sud. Elle a
publié récemment
Un écrivain, un vrai (Actes Sud, 2013), Mon nom est
Di eu (Pion, 2014) et Instinct primaire (Nil, 2014).
208 1 NOTES SUR LES AUTEURS

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Didier Pourquery, ex-rédacteur en chef (Le Monde, Libération,
Metro
... ), directeur de la rédaction de The Conversation France, a tenu
une chronique hebdomadaire sur
les « mots » au Monde et dans le
Huffingtonpost.fr. Il a publié
Les Mots de Lëpoque (éditions Autrement,
2014),
Les Mots passants de tous Les jours (Folio, 2015) et L'Été d'Agathe
(Grasset, 2015).
Philippe Raymond-Thimonga est romancier et poète . Il a notam­
ment publié L'Éternité de temps en temps (Mercure de France, 1990)
Ressemblances (Desclée de Brouwer, 1996) ou encore Domino (L'Esprit
des péninsules,
2006). Collaborateur régulier de L'Atelier du roman et
de la revue NU(e), son dernier ouvrage est un livre de poésie, Brusque­
ment, sans prudence,
paru en 2013 chez !'Harmattan.
Henri Raynal mêle la prose poétique et l'essai. Ses thèmes (entre
autres) : la Diversité, la Totalité cosmique; l'art,
le vêtement féminin,
l a montagne, la vague; l
es conséquences de l' acosmisme contempo­
rain. L'ont édité,
notamment: le Seuil, Fata Morgana, Klincksieck.
Philippe Renonçay est né à Paris où il vit. Il est l'auteur de cinq
romans :
Violet permanent (Calmann -Lévy, 1991) , La Mécanique de
La rupture (Denoë l, 1994), Dans La ville basse (Climats/Flammarion,
2003) Le Cœur de La Lutte (Climat s/Flammarion, 2005), Le Défaut du
ciel
(Phébus, 2012; rééd. Libretto, 2014).
Jean Rouaud est né le 13 décembre 1952 en Loire-Inférieure. Prix
Goncourt 1990 pour Les Champs d'honneur, il a entamé une autobio­
graphie littéraire intitulée
La Vie poétique, dont le quatrième tome,
Être un écrivain, est paru en mars 2015 chez Grasset, accompagné cl' un
essai : Misère du roman .
James Sacré a passé son enfance en Vendée. En 1965, il part vivre
aux
États-Unis où il poursuit des étude s de lettres et enseigne. Il a
publié près d'une soixantaine de livres de poèmes. Dernières publica­
tions :
Dans L'œil de L'oubli, suivi de Rougigogne (Obsidiane, 2015), Un
désir d'arbres dans Les mots (Faria, 2015), Figures qui bougent un peu et
autres poèmes (Poésie Gallimard 2016).
NO TES SUR LE S AU TE URS 1 209

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Marlène Soreda est née à l'automne 1949 rue BabAzoun à Alger.
Déposée sur les quais de Marseille à douze ans, elle tente depuis de sur­
vivre ici
ou là, cherche ses mots , publie tard et peu. Un roman (Adélia
ou l'égarement,
Exils, 1999) ; des textes en revues (Fario, Midi) ; un
recueil de nouvelles (Du flou sur les causes, Fario); un jour peut-être un
roman - La Vie sur un plateau.
Morgan Sportes est né à Alger en 1947. Il a quitté l'Algérie en
1963 . Études de littérature
du « côté » des lacano-mao-structuralistes à
Paris 7. A vécu longtemps en Asie et publié une vingtaine de livr es rele­
vant soit de la veine subjective-intimiste, soit d'
un mode de récit plus
objectif: exégèse de faits divers
ou roman historique. Son livre L'Appât
a été porté à l'écran par Bertrand Tavernier et son livre Tout tout de
suite
sortira sur les écrans en 2016.
Brina Svit est née à Ljubljana, en Slovénie, et vit depuis 1980 à
Paris. Elle a ré alisé plusieurs courts-métrages et écrit deux pièces radio­
phonique s pour France Culture.
Ses premiers romans, Con brio (1999)
et
Mort d'une prima donna slovène (2001), sont traduits du slovène
dan s la collection
Du monde entier (Gallimard). Avec Moreno, elle
signe son premier livre en français,
et écr it depui s chaque ouvrage deux
fois : d'abord en français, ensuite en slovène. Suivent ainsi
Un cœur de
trop
(2006), Coco Dias ou la Porte dorée (2007), Petit éloge de la rupture
(2009), Une nuit à Reykjavik (2011), Visage slovène (2013) .
François Taillandier est notamment l'auteur d'Anielka (Grand Prix
du roman de l'Aca démie française en 1999) et de la suite romanesque
en cinq volumes
La Grande Intrigue (Stock, 2005- 2010). D ern iers
ouvrages parus, également chez Stock :
L'Écriture du monde (2013),
La Croix et le croissant (2014), Solstice (2015), où il explore la fin de
l'Empire romain
et les premiers siècles du Moyen Âge. Il a également
consacré d
es essais à Borges, Aragon et Balzac.
Claire Tencin vit entre Paris et Vézelay. Elle a publié deux fictions,
je suis un héros, j'ai jamais tué un bougnoul (éditions du Relief, 2012) et
Aimer et ne pa s l'écr ire: Montaigne et Marie (Tituli, 2014), ainsi qu'un
210 1 NOTES SUR LES AUTEURS

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un livre d'entretiens sur l'art contemporain, L'Étojfe et la peau, avec
l'essayiste
et peintre Ange Pieraggi (éditions Jacques Flament, 2013).
Elle collabore
à la revue littéraire L'Atelier du Roman.
Gérard Titus-Carmel
est né à Paris en 1942. Peintre, dessinateur,
graveur
et écrivain, plus de 250 expositions personnelles lui ont été
consacrées
à travers le monde. En tant qu' auteur, il a publié près de
cinquante ouvrages,
dont une vingtaine de recueils de poésie et des
essais sur l'art
et la littérature . Parmi ses tout derniers titres, citons
Ressac (Obsidiane, 2011), Le Huitième pli ou le Travail de beauté
(Galilée, 2013), Albâtre (Fata Morgana, 2013), Chemins ouvrant (avec
Yves Bonnefoy, !'Atelier contemporain, 2014), & Lointains (Champ
Vallon, 2016). La publication de l'ensemble de ses écrits sur la peinture
est prévue
en 2016 par les éditions !'Atelier contemporain.
Patrick Tudoret est l' auteur d'une quinzaine de livres -romans,
essais, récits, pièces de théâtre. Il est consultant auprès d'institu­
tions
int ernationales, et produit et co-anime l'émission de débats de
société
et littérair es Tambour battant (chaîne 31 de la TNT). Son essai
L'Écrivain sacrifié, vie et mort de l'émission littéraire (INA -Le Bord
de l'Eau) lui a valu le Grand Prix de la Critique Littéraire et le prix
Charles
Oulmont de la Fondation de France, en 2009. Son nouveau
roman,
L 'homme qui fuyait le Nobel, est paru en 2015 chez Grasset.
Julie Wolkenstein, romancière (dernier ouvrage paru : Adèle et moi,
POL, 2013) et spéc ialiste de littérature comparée, a également traduit
Fitzgerald
et Edith Wharton.
NOTES SUR LE S AU TE URS 1 2 1 1

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Aux MÊMES ÉDITIONS
AndréAgard
Un lézard dans le jardin
Isabelle Bergoënd
Le Dagobert optique
Sophie Caratini
La Fille du chasseur
Sophie Caratini
Les Non-dits de l'anthropologie
suivi de Dialogue avec Maurice Godelier
Sophie Caratini
Les Sept Cercles. Une odyssée noire
Anne-Dauphin e du Chatelle
La Foudre et les Papillons
Corinne Devillaire
C'est quoi ce roman ?
Hubert François
Dulmaa
Éric Garnier
L'Homoparentalité en France. La bataille des nouvelles famille s
Dominique Goy-Blanquet (dir.)
Lettres à Shakespeare
Nathalie Heinich
Maisons perdues
Pierre Houdion
L'Art de nuire
Philip Larkin
Une fille en hiver
Roman traduit de l' anglai s par Dominiqu e Go y-Blanqu et et Gu y Le G aufe y

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Philip Larkin
La Vie avec un trou dedans
Poèmes cho is is et traduits de l'anglai s par Guy Le Gaufey, avec la collaboration
de Denis Hirson. Édition bilingue
Bertrand Longuespé
Le temps de rêver est bien court
Louis de Mailly
Les Aventures des trois princes de Serendip
suivi de Voyage en sérendipité
par Dominique Goy-Blanquet, Marie-Anne Paveau, Aude Volpilhac
Lucas Menget
Lettres de Bagdad
Nicolle Rosen
je rêvais d'autre chose
Moustapha Safouan
La Psychanalyse . Science, thérapie -et cause
Jean-Marie Schaeffer
Lettre à Roland Barthes
Jean-Marie Schaeffer
Petite écologie des études littéraires. Pourquoi et comment étudier la littérature?
Catriona Seth (dir.)
Lettres à Sade
Michel Winock
L'Ejfet de génération. Une brève histoire des intellectuels français
Michel Winock
journal politique . La république gaullienne 1958-1981

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LES COLLECTIONS
« LETTRES À ••• »
Dominique Goy-Blanquet (dir.)
Lettres à Shakespeare
Catriona Seth (dir.)
Lettres à Sade
Jean-Marie Schaeffer
Lettre à Roland Barthes
« LES NON-DITS »
Sophie Caratini
Les Non-dits de l'anthropologie
su ivi de Dialogue avec Mauric e Godelier
« OCTETS »
Jean-Pierre Azéma et Michel Winock
Les Communards
Jean-Pierre Azéma et Michel Winock
La Troisième République
Michel Winock
Victor Hugo

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Éditions Thierry Marchaisse
Sire inte
rnet : www.editions-marchaisse.fr
Forum des lecte urs: www.editions-marchaisse .fr/forum
1 Facebook : www.facebook.com/Marchaisse
Twitter: www.rwitrer.com/EdirionsTM

DICTIO NNAIRE DES
MOTS MANQUANTS
Un cnfont qui perd ses parents ? C'est un orphelin.
Mac~ un parent qui perd son enfant? Il n'existe pas de
mot pour le désigne r.
loure langue a des lacunes lexica les, des zones de
>èllS auxque llc> n e correspo nd aucun ~er m c préci>. Cc
dictionnaire littéraire donne la parole à quarance ­
qun
1rc écriva ins qui te nt ent, non pa> de fabr iqu er
des 11éologismes , mais simp lemen t de déc1·ire et
d'interroger quelques manques ép rouvés dans leur
pratique de la langue.
Nul souci d'exhausriviré, nulle possibilité même.
Mais l'esquisse d'une cartographie des absences. da11s
un certain paysage de la lirrérarure française contem­
poraine.
Av E c l'-fo. 1bc1h BARlLù. Pierre BERGOUNIOUX. S1lph.111e
DClllQUl\T, Aclind , C:ANNONF. , Pierre C:l.F.ITMAN, l'a COMM~RE. h:rnçois DtBLUt, Mid1d DEGUY, J<- 111-Mi chd
DEl.1\COMl'' rr. .f.. G~nrJ DESSONS, Jcan-Phi li1>pc l)()Ml-.CQ ,
Max DORl\A, Chtlnian DOUME'f, Anne DUFOURMAN 1 PL I E.
Rcn:md r.CO. r>cnis GR07.DANOVITGH, )•cqu « jOlJF.T. l"crrc
JOUIWb, Cé<.Uc LAfJJAU, l'ic= 1.AFARGUI:., frmk l.J\NO'I ,
Alain 1 EY(;ON I E. D1•nc de MARGERIE. Jcan -Pi lub.llc MINltRI'.. Domin;que 1'0CUE1 - Cilles ORI 1 IFS.
Vboniquc OVAI Dl!. Ala is PEllETIER. Pia PETERSF.N. Did1er
l'O URQUE RY. Philippe RAYMOND-THIMONGA, Henri RAYNAL
Philippe RFNO~ÇAY. J<•n ROUAUD. ):un e:< SACRF. M.rl èno
SORf.1)11. Morgon Sl'OKrFS. Brûu svn: FDJllDi. [i\ILU\NDILR..
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THIERRY MARCHAI SSE

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